CHAPITRE TREIZIÈM E
Un autre écrivain allemand, Rühs, l’auteur de Y Histoire de Suède et de Y Histoire du moyen âge, parle de la poésie populaire de deux autres contrées dignes d’entrer en comparaison avec le Groenland.
« Il y a peu de peuples, dit-il, aussi ignorants que les habitants du Kamtchatka. Cependant tous les voyageurs vantent la mélodie et la nature des chants dont ils se servent dans toutes les circonstances, soit pour exprimer leurs passions, soit pour manifester leur joie ou leur tristesse. Ils ont une source inépuisable de sujets poétiques. Chaque rencontre, chaque événement, leur donne occasion de chanter. Il y a dans leur poésie un arrangement technique, „ mais elle est fort simple, sans rimes, astreinte seulement à certaines répétitions.
« Un autre peuple du Nord, dit le même historien, les habit de la Finlande, ont une poésie beaucoup plus développée. Eloigné par la nature de leur climat de toute influence étrangère, ils se sont cultivés eux-mêmes, ils ont eux-mêmes formé leur langue, qui diffère évidemment des langues slave et germanique, dont elle n’a fait qu’emprunter quelques mots sans prendre leur construction.
« L’une des principales règles de leur poésie est l’allitération. Tous les mots, ou du moins deux mots de chaque vers, doivent commencer par la même syllabe ou par la même lettre, comme par exemple dans ces deux vers :
Àooka Àulki feunagamme Adolphe Fredrich Armolinen
a Ils ignorent l’usage de la rime. En vain quelques savants, qui avaient voyagé en pays étrangers, voulurent l’introduire parmi eux; elle n’obtint aucun succès.
« Les paysans de la Finlande composent eux-mêmes leurs chansons; les femmes s’occupent aussi de poésie, surtout dans les provinces les plus éloignées de la mer, par conséquent les moins visitées par les étrangers. Ils n’ont aucune théorie poétique ;
ForeUle et le sentiment sont leurs seuls guides. La plupart de ceux qui composent ces chansons ne savent pas écrire; ils sont obligés de se souvenir de tous leurs vers. Cependant il en est quelques-uns qui ont essayé de se former des signes d’écriture sur le modèle des caractères d’imprimerie.
« Comme tout le monde fait des vers, il n’existe, à vrai dire, aucune classe d’hommes que l’on désigne sous le nom de poêles. S’il arrive pourtant que quelqu’un se distingue entre tous les autres par ses. compositions, on lui donne le titre honorifique de runonickat (maître de chant.)
« L’hiver, quand les habitants des contrées les plus reculées de la Finlande entreprennent leurs longs voyages vers les villes situées sur la côte, ils se réunissent par petites caravanes, et le soir, assis autour de l’âtre, tous ceux d’entre eux qui font des vers se choisissent un ami qui les accompagne avec le kantele , et chantent Fini après l’autre leurs plus belles chansons.
« Us attribuent à la poésie un pouvoir magique. Ils ont des chants avec lesquels ils croient pouvoir éteindre le feu, guérir les blessures. Ils en ont contre les maladies, contre les morsures de serpents, contre la colère de leurs ennemis, comme ils en ont aussi pour faire un heureux voyage et obtenir une bonne chasse. »
Mais aucune nation n’a égalé les Allemands, soit dans l’étude de leur propre poésie populaire, soit dans celle des poésies popu-
Büsching, Van der Hagen, (lœrres, Brentano, Erlach, ils ont encore cet excellent choix de chants populaires de toute nation, traduits et publiés par Herder; puis les chants populaires de la Russie, par Gœtz; du Danemark, partîrimm; de la Bohème, par llauker; de la Suède et de la Hollande, par 0. L. B. Wolf; ceux de la France et de l’Italie que nous avons cités, et un recueil de romances espagnoles très-estimé.
De tous ces chants, il en est peu qui présentent un ensemble aussi régulier et autant d’intérêt que les chants suisses, soit sous
C HAITI’ HE T U El Z I EM E.
le rapport de la forme, soit sous le rapport des faits historiques qu’ils retracent.
A voir ce beau pays de la Suisse, séparé des contrées qui l’environnent.par des montagnes, barricadé par ses forêts et ses rochers, on le dirait bien à l’abri de toute invasion étrangère. A voir toutes ces jolies villes qui se mirent dans les lacs bleus, qui croirait qu’une telle contrée puisse être le théâtre de la guerre? Si jamais, par un beau jour d’août, vous avez visité Neuchâtel, au milieu de ses sources limpides et de ses coteaux de vignes; si vous avez, comme Byron, vogué paresseusement avec une voile pareille à une aile insoucieuse ( noiseless winy) sur le lac Léman, ou si, vous avançant dans les cantons plus reculés, vous vous êtes mis, un matin, à contempler les mille reflets de cette écharpe d’or qu’on appelle la cascade du Staubbach; si vous avez pénétré dans les paisibles et mystérieuses vallées des Grisons, dans les bois de l’Oberhasli, qui de vous n’a rêvé involontairement aux idylles de Gessner? qui de vous n’a pensé que l’histoire d’une telle contrée devait être bien calme, bien régulière? Et cependant cette histoire est on ne peut plus animée et dramatique. La nature a, il est vrai, mis à chaque pas, dans ce pays, une enceinte de rochers et de montagnes, comme pour le garantir contre toute agression. Mais au sommet de ces montagnes, sur la cime de ces rochers, jadis les oppresseurs de la Suisse avaient élevé leurs remparts. Chaque vallée avait son maître; chaque ville sa forteresse. Le despotisme se posait là-haut, les armes à la main, et le peuple était à ses pieds, il lui a fallu des siècles entiers pour renverser ces tours menaçantes qu’il avait lui-même aidé à construire.
La Suisse, restreinte dans ses limites géographiques, n’a jamais pu penser à étendre son influence au dehors, et, comme elle ne songeait point à inquiéter ses voisins, elle avait le droit de penser que ses voisins ne l’inquiéteraient pas. Mais elle était placée entre de grands États qui, la voyant faible, trouvaient fort commode de se la partager. Ainsi son histoire est toute contenue dans ses li-
m VOYAGE EN SUISSE.
mites .territoriales. Elle ne va pas chercher l’ennemi, elle le repousse. Ses champs de bataille, ce sont ses vallées, ses coteaux, c’est Sempach, c’est Moral; elle illustre elle-même par son héroïsme le pays qu’elle occupe; elle ne porte pas la guerre au delà de ses montagnes, mais cette guerre revient la provoquer et lui mettre les armes à la main.
Voici venir d’abord ses princes et abbés si puissants, ces redoutables comtes de Toggembourg, de Kybourg et de Neuchâtel souvent peu miséricordieux. La Suisse est patiente; elle souffre longtemps; elle voit s’élever la forteresse de ses maîtres, et elle ne dit rien; elle passe devant le chapeau insolent de Gessler, et elle s’incline. Quand elle se sent lasse, enfin, de porter le joug, quand la mesure de ses maux est comblée, elle hésite encore; elle ne se lève pas en masse; son pacte de confédération ne s’agrandit que peu à peu. Trois hommes seuls s’en vont au Grulli prêter le serment de liberté, et, quand la flèche de Guillaume Tell déchire la poitrine de Guessler, Guillaume est seul entre les rochers. Mais, une fois la première étincelle jetée, l’incendie s’allume et court de canton en canton, de village en village. Chacun se souvient des injustices qu’il a subies et des vengeances à exercer. En vain les anciens maîtres de la Suisse se retranchent dans leurs remparts et rassemblent leurs vassaux; le peuple ne s’effraye ni des cris de mort lancés contre lui, ni du nombre de, ses adversaires. Le beffroi sonne dans la cité, et le village et la chaumière y répondent. Le pâtre quitte ses troupeaux, l’artisan son atelier; tous se tendent la main; tous marchent au même but; le patriotisme leur apprend l’art de la guerre, et l’amour de la liberté en fait des héros. La Suisse a ses Léonidas, ses Cincinnatus. Les armées exercées s’enfuient devant ces soldats d’un jour. L’Autriche elle-même laisse ses drapeaux sur le champ de bataille, et le duc Léopold tombe sous le glaive d’un paysan1.
' Bataille de Sempach, lobG.