‹ Voyage en SuisseChapitre 123 sur 200 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

mes de ce sentiment que le vieux Douer, de Berne, a chanté : « La liberté orne la vie ; la liberté nous donne la joie et le courage; elle ennoblit l’homme et la femme; elle enrichit le pauvre. La liberté est le trésor de l’honneur; c’est elle qui couronne la parole et l’action. »

Tous ces hommes chantent pour célébrer les combats qu'ils ont soutenus, et la victoire qu’ils ont remportée. Leur but n’est point de faire de beaux vers harmonieux , mais de raconter dans tous ses détails l’histoire d’une guerre et de citer les noms de ceux qui s’y sont distingués. Aussi ne cherchez pas dans leurs œuvres ce travail d’esprit qui brille ailleurs dans la poésie artistique, ou ces effets puissants d’imagination qui abondent dans les chants du Nord, dans les légendes d’Allemagne et les kæmpeviser danois. Ce sont des patres, des paysans, qui ont quitté le soc de la charrue pour prendre la lance et l’épée, et qui se reposent de leurs fatigues de guerre en racontant ce qu’ils ont vu. Les métaphores poétiques, les images, sont rares dans leurs chants. Tout ce qu’ils osent se permettre, c’est de faire du duc Léopold un lion, de Berne un ours indompté, et de représenter la Suisse sous la figure d’un taureau intrépide. Ils appellent Ilagenbach, leur ennemi, un sanglier, et s’écrient qu’ils 11e veulent pas lui obéir connue des animaux apprivoisés. Vous ne trouveriez, du reste, dans leurs chants ni trace d’érudition, ni souvenir mythologique. Ils ont la foi du christianisme, et ils invoquent Dieu et la Vierge Marie.

Je 11e connais rien qui ressemble mieux au Romancero espagnol pour la simplicité du récit et les détails de faits et de dates. Quelquefois le poète commence, ainsi que nos anciens trouvères, par une allocution aux auditeurs ou une invocation à Bien :

« Ecoutez la nouvelle que je viens vous apprendre, » c< Écoutez l’histoire terrible que l’on raconte dans le pays. >3 ce Je veux vous chanter une chanson, une chanson toute nouvelle. »

a Au nom de Dieu, ainsi soit-il! au nom de Marie, je commence mon chant. »

« Je vais vous conter tout ce que j’ai appris de plus curieux. Je chante avec joie, et je prie la Vierge Marie et son Fils de venir à mon secours. »

« Au nom de Dieu, je vais vous dire un chant tout nouveau ; au nom de la Passion du Christ, qui nous a rachetés du péché, puisse le Seigneur nous protéger ! »

Puis le poëte entonne son chant de bataille, et, comme les auteurs du Romancero , il n’oublie pas d’indiquer la date précise :

«C’était en l’an 158(3 que la grâce de Dieu se manifesta en nous d’une manière miraculeuse. Le jour de fête de Saint-Cyrille, il protégea les confédérés, comme je vais vous le dire et vous le chanter. »

Il raconte ensuite comment les armées arrivent en présence l’une de l’autre, comment l’action s’engage; et, quand la victoire est décidée, il compte les morts et les mourants, tous les objets perdus par l’ennemi, comme par exemple dans ce chant de la bataille de Grandson :

« Les confédérés trouvèrent beaucoup d’or et beaucoup d’argent; ils trouvèrent un fauteuil tout en or; et ce qui les réjouit surtout, ce fut de découvrir quatre cents bonnes carabines et des chaînes en fer.

« Le duc perdit aussi son sceau. On trouva une étoffe en soie avec des couronnes de perles. On trouva, dans le sang, une chasuble, une mitre d’évêque, avec des ostensoirs en or. Et son épée

en or, garnie de diamants, il la perdit aussi. Jamais, depuis que

la Bourgogne guerroyé, elle ne subit un affront plus amer. »

Dans le chant de la bataille de Morat, le poëte raconte, avec une joie cruelle, le désastre des ennemis :

« La bataille s’étendit à deux milles à la ronde; à deux milles à la ronde, la puissance du duc fut vaincue et anéantie, et la mort

Page 1