CHAPITRE TREIZIÈME
de nos frères d’armes massacrés à Grandson fut vengée avec du sang à deux milles à la ronde.
« Combien d’ennemis tua-t-on? On ne sait pas au juste. Moi, j’ai entendu dire que de soixante mille il en fut tué ou noyé vingt-six mille.
« Et croyez-moi sur ma parole. Aos confédérés ne perdirent pas plus de vingt hommes, ce qui montre bien que Dieu protège, jour et nuit, les hommes hardis et pieux. »
Quelquefois le poète se complaît dans rémunération des troupes confédérées, et l’on dirait d’une page d’épopée antique transportée dans un chant suisse :
«Alors on vit venir les hommes pleins de force de Fribourg ; chacun se plaisait à les voir si bien armés; car c’était une troupe brillante, et, partout où ils passaient, le peuple voulait les observer.
« Alors vinrent Willingue la vieille, portant ses couleurs bleue et blanche, et Waldshut avec ses hommes noirs. Puis vint aussi Lindeau avec ses couleurs verte et grise, et Bàle avec maint guerrier intrépide.
« Là se trouvaient aussi les Souabes et beaucoup d’autres villes, telles que Meinssett etRotwill, qui s’étaient parées. Quand on jetait les yeux vers Schaffhouse, on apercevait aussitôt Constance et Ravensburg.
« Puis Zurich apparaît, et Schxvytz, Berne, Soleure, Frauesfeld, et tous ceux de Claris, de Lucerne. Maint village, mainte ville, voit passer les confédérés et ne se lasse pas de les voir. »
Tous ces chants suisses ne portent pas cependant le même caractère. En les examinant l’un après l’autre, on y reconnaît facilement l’empreinte d’un esprit national qui se modifie d’après les événements, et l’on pourrait diviser toute cette poésie populaire des Etats confédérés en trois époques assez distinctes. La première embrasse leurs guerres contre l’Autriche. C’est un temps de luttes patriotiques, d’efforts généreux, le temps de Stauffacher, de Mal-
ther Furst et d’Arnold de Melchtal, l’âge d’or des mœurs helvétiques. Le 1er janvier 1508 vit poindre l’aurore de leur liberté, et la bataille de Morgarten leur donna les premières espérances d’avenir.
La Suisse alors commence seulement à essayer ses forces; elle est pleine de courage, et cependant elle doute encore d’elle-même; elle se couvre de gloire, et cette gloire ne l’enorgueillit pas; elle n’ose encore se croire assez puissante pour s’affranchir; elle se recommande à Dieu et fait bénir ses étendards dans les églises. Toutes les poésies populaires de cette époque sont empreintes de ce sentiment de courage civique et d’humilité chrétienne. Quand Léopold vint attaquer les Suisses, à Sempach, ils étaient au nombre de quinze cents, campés au-dessus de la colline. C’était le temps de la moisson ; ils se jetèrent à genoux au milieu des blés, comme les Vendéens de 1795; ils invoquèrent le secours du ciel, puis ils se relevèrent avec une mâle résolution et marchèrent audevant de l’ennemi. Le chant populaire de cette bataille a fidèlement conservé ce fait :
« Les Suisses religieux tombent à genoux et prient le ciel à haute voix : « O Jésus-Christ, Dieu puissant ! au nom de ta mort « et passion, donne-nous ton appui à nous, pauvres pécheurs. « Délivre-nous de l’angoisse et du danger. Dieu bon, protège ce « pays et ceux qui l’habitent; soutiens-le; eonserve-lui la liberté. «
Plus tard, la Suisse connaît sa force et la faiblesse de ses ennemis; elle se pare de ses trophées de victoire et devient fière et dédaigneuse. Dans la guerre de Bourgogne, les soldats ne se jettent plus à genoux pour implorer humblement le secours du ciel; ils ont confiance en eux-mêmes, et leurs chants populaires mêlent au récit pompeux de leurs succès l’ironie amère contre leurs ennemis vaincus : «Ah! s’écrient-ils, les pauvres Bourguignons! les voilà qui, pour se sauver, grimpent sur les arbres, pareils à des oiseaux privés de nourriture; mais on les tue comme des corbeaux, on leur donne des coups de lance, et ils tombent