C H A 1* 1 T RE TR E I Z I È M E
par terre; car leurs ailes ne peuvent se mouvoir et le vent ne les aide pas1. »
Quand la tête de Pierre de Ilagenbach tomba sous la hache du bourreau, une jeune fille se mit à chanter, auprès du cadavre, la chanson que son amant lui avait apprise, et les enfants s’en allaient dans les rues, parodiant ainsi le vieil hymne pascal de l’Allemagne :
« Le Christ est ressuscité. Le gouverneur est pris. Réjouissonsnous tous. Sigismond sera notre consolateur. Kyrie eleison. »
Pans la guerre de Souabe, cette poésie populaire de la Suisse subit encore une nouvelle transformation; elle s’assoit au bivac; elle se mêle à l’orgie du cabaret; elle devient insolente et grossière. Ce ne sont plus les chants simples et chastes de Sempach, c’est le chant effronté du lansquenet. Après cela vient le pamphlet politique et religieux du seizième' siècle, pamphlet ardent et plein de colère, (pii, de son souffle envenimé, flétrit le rhytlune et le vers et les images qu’il emploie. Puis, la poésie populaire s’en va peu à peu, avec les années qui se succèdent et les changements qu’elles amènent dans la société. Le peuple devient positif et raisonneur; il ne croit plus, il discute : parlez-lui des merveilleuses fictions du temps passé, il secoue la tète d’un air incrédule. La poésie l’a entouré de prestiges dans son enfance. Devenu vieux, il la dédaigne. Les rêves d’or de f imagination sont morts dans son âme. Les rêves matériels les remplacent. L’histoire de ses pères ne lui apparaît plus que comme une lueur effacée dans un vague lointain, et leurs chants héroïques s’éteignent au milieu du bruit de l’atelier ou des discussions politiques.
La plupart des poètes qui ont légué à la Suisse tant de chants traditionnels sont restés complètement inconnus; ils ne faisaient point de leur œuvre un objet de vanité littéraire. C’était assez pour eux de chanter les hauts faits de leurs concitoyens et le
Chant de la bataille de Moral, I 470.
triomphe de leur patrie. Quelques-uns cependant ont mis leur nom au bas de leur poëme, comme nos romanciers du moyen âge le mettaient au bas de leur livre.
« Celui qui vous chante cette chanson peut maintenant se nommer. Il a été lui-même témoin de ce qu’il raconte. 11 s’appelle Jean Ower, et dans le pays de Lucerne il s’écrie avec force : « O «Dieu! préserve la confédération de toute injure et de toute
« honte1. »
« Cette chanson, confédérés, Jean Viol la chante librement à votre honneur, à votre gloire, afin que vos louanges soient connues partout où l’on s’occupe de vous2. »
« Celui qui a chanté cette nouvelle chanson s’appelle Jean Wick. Il est né à Lucerne et bien connu à Uri. Il était à la bataille, vers ce bon temps de mai qui nous donne tant Je joie3. »
D'autres fois, le poëte termine par en appeler à la générosité de ses auditeurs, ce qui prouve que ces chansons devaient se chanter au milieu de la foule, sur les places publiques.
« Celui qui vous chante cette petite chanson a fait maint long détour. Le bon vin est cher, et sa poche est en mauvais état. Voilà pourquoi il vous dit sa misère, et vous prie de lui accorder votre tribut4. »
Mais celui de tous ces poètes qui mérite le plus d’être cité, celui qui les surpasse tous par la chaleur de la pensée comme par l’énergie de l’expression, c’est Veit-Weber; son style est âpre et rude; sa lyre n’a que des cordes d’acier, mais des cordes fortement tendues. ÎSi l’amour, ni les idées tendres et rêveuses, ne l’ébranlent. C’est une main gantelée de fer qui la fait vibrer. Veit- Weber, c’est le Suisse des anciens temps, le montagnard qui se fait soldat pour défendre son pays, le soldat qui se fait poëte pour
1 Bataille de Ragat, 1446.
i Bataille de Moral, 1476.
5 Bataille de Schwaderloch, 1 199.
4 Bataille de Grandson, 1476.