CHAPITRE PREMIER
De judicieux observateurs, M. Léon Faucher entre autres, et tout récemment un éloquent écrivain, M. Jules Simon, nous ont fait une désolante peinture de la misère et de la démoralisation d’une quantité d’ouvriers employés dans les fabriques d’Angleterre et de France. En face de ces scènes déplorables, de ces sinistres drames de l’industrie, l’existence des rustiques artisans de Morez m’apparaît comme une idylle.
J’ai visité un de ces ateliers champêtres, et, en voyant cette calme retraite abritée par une majestueuse forêt, animée par une intelligente occupation, égayée par de douces affections, enrichie par l’esprit d’ordre de la mère de famille et par le produit régulier d’une tâche assidue, je me rappelais les vers de
Schiller :
« Ordre saint, enfant béni du ciel, c’est toi qui formes de douces et libres unions; c’est toi qui as jeté les fondements des villes; c’est toi qui as fait sortir le sauvage farouche de ses forêts; c’est toi qui, pénétrant dans la demeure des hommes, leur donnes des mœurs paisibles, et le lien le plus précieux, l’amour de la patrie. »
Puis, en regardant l’honnête cité qui stimule, encourage et solde tant de braves gens, je me surprenais à murmurer cette autre invocation du poète de la Cloche :
« Douce paix, heureuse union! restez, restez dans cette ville. Qu’il ne vienne jamais, le jour où des hordes cruelles traverseraient cette vallée; où le ciel que colore la riante pourpre du soir refléterait les lueurs terribles de l’incendie! »
Une belle route, dont les contours sont habilement ménagés, rejoint Morez aux Rousses. De chaque côté de cette route s’élèvent de grands poteaux qui n’ont pas encore l’honneur de porter ce brin de fer magique qu’on appelle le lil télégraphique, qui sont tout simplement destinés à servir, l’hiver, de guides au voyageur dans les plaines de neige, comme des balises dans les endroits périlleux de l’Océan.
En montant, le matin, sur le siège de la voiture, afin de mieux voir la contrée, il m’a semblé que je renouvelais la gageure de Borée et de Phébus racontée par la Fontaine. J’étais enveloppé dans mon manteau , non point, à mon grand regret,
Bon manteau bien doublé, bonne étoffe bien forte,
nos manufactures de draps et nos ateliers de confection n’en font plus de pareils.
Borée pourtant semble avoir pris à tâche de me l’enlever, Borée
Se gorge de rayons, s’enfle comme un ballon;
Le soleil vient ensuite et dissipe la nue.
Mais, cette fois, la gageure des deux grandes puissances a dû être déclarée nulle.
Borée n’a point été assez habile pour détacher le vêtement que je tenais serré sur ma poitrine, ni Phébus assez chaud pour m’obliger à m’en dépouiller.
Au mois de mai, la montagne des Rousses, élevée à plus de trois mille pieds au-dessus du niveau de la mer, est souvent encore ensevelie sous un froid linceul, et dans les meilleures années commence à peine à reverdir. En regardant ses humides tourbières et ses champs dénudés, je me rappelais l’un des plateaux de la Norvège, le plateau de Jerkind, que je visitais il y a quelques vingtaines d’années.
Mais à Jerkind il n’y a qu’une humble maison dont les propriétaires n’auraient pas le moyen de vivre, si aux chétifs produits de leur sol ils ne joignaient les ressources plus fructueuses d’une auberge. A cette sommité jurassienne, au contraire, on 11e compte pas moins de deux mille quatre cents habitants qui possèdent des bois, des pâturages, qui font aussi divers ouvrages d’horlogerie, et ne se plaignent point de leur condition.