CHAPITRE PREMIER
11 y a là des hôtels, des cafés, des billards, indice manifeste d’un haut degré de civilisation. Il y a là aussi une vaste église a trois nefs, près de laquelle les physiciens peuvent très-distinctement observer les phénomènes du partage des eaux. Les gouttes de
pluie qui tombent sur le toit de cet édifice descendent d’un côté parle lac des Housses et le lac de Joux vers l’Océan; de l’autre, par la Bienne et le Rhône, vers la Méditerranée. Sorties du même nuage, réunies en un instant à la même place, les unes ploieront sous le faix des lourds bâtiments hollandais dans les brumes du nord; les autres scintilleront au pied des orangers, sous le ciel du midi. Ainsi le vent emporte en diverses régions les graines d’une même plante; ainsi les enfants d’une même famille s’en iront par différents chemins, selon leur destinée.
Le village des Rousses, situé sur la frontière de France, entre la vallée d’Orbe et la vallée de la Bienne, a été plus d’une fois, malgré sa courageuse résistance, envahi par des troupes étrangères. En 1815, une armée de vingt-cinq mille Autrichiens, commandée par le général Frimont, y préleva un lourd impôt.
H ne me parait pas probable que les Autrichiens songent maintenant à s’aventurer sur ce terrain des Rousses. Cependant , sous le règne de Louis-Philippe, en 1845, on a commencé à construire sur une éminence, au sud-est du village, un fort de mille mètres de longueur qui n’est pas encore achevé, cl dont le devis s’élève à cinq millions.
Que de millions dépensés par les peuples pour se caserner les uns en face des autres, pour défendre une ligne de terrain sur ce globe où tant de vastes espaces restent inoccupés!
Dans mes rêveries franc-comtoises, souvent je songe qu’un temps viendra où toutes ces forteresses seront rasées, et, comme les remparts de Francfort, de Leipzig, de Hambourg, de plusieurs autres villes d’Alletnaglie, transformées en jardins; où la poudre, découverte par un innocent moine de Fribourg, ne sera plus employée que par les ingénieurs pour faire sauter des roches in-
commodes, et par les artificiers pour composer de lumineuses fusées; où les sabres et les baïonnettes serviront à fabriquer de pacifiques instruments de travail; où les canons, sur lesquels Richelieu faisait graver cette terrible devise : Ultima ralio regum, seront fondus en clochettes champêtres, à moins qu’on ne les relègue dans les musées, comme des objets de curiosité.
« La terre est ma mère, et je m’assieds sur le sein de ma mère, » disait un chef indien à un de nos gouverneurs du Canada.
« Les arbres ont une âme, disaient les anciens Germains; ils gémissent et saignent quand on les mutile d’une main profane. »
Cette bonne terre! elle garde fidèlement la semence qui lui est confiée. Elle la fait germer, elle la multiplie dans ses entrailles; et, pour quelques grains qu’elle a reçus, rend aux laboureurs de beaux épis dorés.
Ces arbres ombragent notre berceau, réjouissent notre jeunesse, étendent leurs rameaux protecteurs sur notre tombe.
J’ai pour la terre et pour les arbres une sorte de culte comme les Indiens de l’Amérique, comme les poètes mythologiques de la Grèce, comme les peuples primitifs de la Gaule.
N’est-ce pas une affreuse chose à voir que les vertes prairies lacérées, déchirées par les boulets; les forêts dévastées par le feu ou le fer aveugle, l’azur des lacs paisibles, l’éclat des horizons de pourpre obscurcis et voilés par la fumée des combats, toute la sérénité d’un lieu charmant, toute l’harmonie d’une riante ou majestueuse scène anéanties par la fureur d’une lutte acharnée? Je 11e parle pas des autres suites de la bataille, du sang de l’homme versé par la main de l’homme, des trouées laites dans de vaillants bataillons par l’obus et la grenade , des blessés et des morts gisant l’un auprès de l’autre, de tant de nobles cœurs qui, en une minute, ont cessé de battre, et de tant de pauvres mères qui pleureront quand 011 chantera le Te Deum de la victoire !