CHAPITRE QUATORZIEME
trouverait, s’il en a besoin, ce qu’on appelle un bon coup‘clemain. Si j’avais le goût de la boisson, je pourrais m’en aller de Zurich à Schaffouse, en buvant gratuitement à chaque relais. Heureusement, je résiste à la tentation. Un verre de vin ou un petit verre d’eau-de-vie, de loin en loin, je 11e dis pas; mais des habitudes d’ivrogne! Ciott behüte! (Que Dieu m’en garde !)
— Vous parlez sensément, Claude, et c’est sans doute par votre sage conduite et vos prudentes économies que vous- avez pu parvenir à acheter une voiture et des chevaux?
— Non, monsieur, mes économies n’y auraient pas suffi, car un tel équipage coûte cher, quoiqu’il ne vous paraisse peut-être pas très-brillant; c’est une singulière histoire que je vous raconterai, si vous le désirez.
— Racontez.
— Attendez un peu, s’il vous plaît. Nous voilà à la descente, il faut que j’enraye et que je tienne mes chevaux en main. »
C’est le plaisir du bon Petermann de se figurer qu’il conduit des chevaux fougueux dont il doit avec soin surveiller les mouvements.
« Attendez, ajoute-t-il. A la prochaine montée, je reviendrai
vers 'vous. »
Quelques instants après, en effet, il met de nouveau pied à terre, essuie la bouche de ses chevaux, et d’une voix amicale leur recommande de ne pas s’essouffler à vouloir monter trop vite, ce dont les pacifiques bêtes ne paraissaient pas avoir la moindre envie. Puis il s’approche de moi, et d’une main tenant ses rênes, et posant l’autre sur la portière de la voiture, il commence son récit :
« C’est tout de même vrai, me dit-il, ce que ma brave mère 111e répétait souvent, qu’on est quelquefois en ce monde largement récompensé d’un acte de charité. Voici ce qui m’est arrivé :
u 11 y a environ deux ans, par une pluvieuse et froide soirée du mois d’avril, le garçon d’écurie venait d’atteler les chevaux de la
diligence; les bagages étaient rangés sur l’impériale, les voyageurs étaient montés dans la voiture; je venais de prendre ma feuille de route, l’heure du départ sonnant, et j’allais m’asseoir à mon poste, quand je vis une femme enveloppée dans un grand manteau qui s’avancait vers moi d’un air timide, en murmurant d’une voix suppliante :
« — Herr Cunductur! (Monsieur le conducteur!)
« Je me retournai vers elle pour lui demander ce qu’elle désirait.
« — Oh ; monsieur le conducteur, me dit-elle, je voudrais bien aller à Schaffouse !
« — Mais la voiture est pleine ! Vous n’avez donc pas retenu votre place?
c< — Ach! mein liebcr Gott! (Hélas ! mon cher Dieu !) murmurat-elle tristement.
« Au même moment, le directeur de notre administration sortit du bureau, et, voyant cette femme près de laquelle j’étais arrêté, lui dit d’un ton brusque :
c< — Quoi! vous voilà encore? Vous espérez partir? Je vous ai dit que nul voyageur ne peut partir sans payer sa place d’avance.
« La pauvre femme baissa la tète en silence, et je vis, à la lueur du réverbère, deux larmes glisser sur ses joues.
<c Son expression de douleur me touchait.
cc — Vous ne pouvez donc payer votre place? lui dis-je à voix basse, craignant de l’offenser par cette question.
ce — Hélas ! je n’ai plus rien, et je ne connais pas une àme dans cette ville, et cependant il faut que j’arrive à Schaffouse le plus tôt possible. Si je n’avais peur d’y arriver trop tard, je ferais bien le trajet à pied. Oh! monsieur le conducteur, ayez pitié d’une pauvre fille qui est bien malheureuse.
« En 1 écoutant et en la regardant, j’éprouvais le désir de la secourir, car sa voix avait une douceur extrême et sa figure, autant que je pouvais la distinguer sous le capuchon noir qui la voilait