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CHAPITRE QUATORZIEME

en partie, me paraissait très-belle. «Mais, me disais-je, une jeune « femme qui voyage ainsi toute seule, sans argent, sans ressour- « ces, c’est vraiment un peu louche. Qui sait d’où elle vient, où « elle va, et ce qu’elle a fait pour se trouver dans un tel émet barras. »

« 11 semblait qu’elle devinât mes réflexions, car tout à coup, écartant les plis de son capuchon et me regardant avec deux grands yeux bleus aussi purs et aussi innocents, ma foi! que ceux d’un enfant : « — Écoutez, me dit-elle, je suis une brave lille. Si vous voulez m’emmener avec vous, je ne sais quand je pourrai vous payer; mais je vous assure que vous ferez une bonne œuvre, et j’espère que le bon Dieu vous en récompensera.

« — Mais, lui dis-je, il ne me reste plus qu’une place disponible, à côté de moi, sur le siège ; vous y serez bien mal !

« — Que cela ne vous inquiète point! s’écria t-elle avec une subite animation. Que je puisse partir et arriver au plus vite à Schaffouse, voilà tout ce que je demande !

« — Eh bien, monsieur, dis-je en m’adressant au directeur, je vais faire monter cette voyageuse sur le siège, et c’est moi qui réponds du prix de sa place.

« — Comme il vous plaira, Petermann, me répondit-il d’un air narquois; mais je vous croyais plus sage!

« 11 m’était aisé de voir que mon directeur faisait en ce moment de très-vilaines suppositions. Mais il se trompait. La souffrance et la physionomie de la pauvre étrangère ne m’inspiraient qu’un sentiment de pitié et de respect, un tel respect que, quand je l’aidai à monter le marchepied de mon siège, j’y mis autant de précautions que si elle avait été la femme ou la lille du bourg¬

mestre.

« Quand je m’assis près d’elle, je la vis qui se serrait à l’extrémité de notre banc étroit comme une petite souris craintive, et cette timidité affermissait ma résolution. Quoiqu’on en pût dire, j’étais décidé à la protéger et à lui être utile tant que je pourrais.

a La pluie continuait à tomber, une petite pluie froide, mélangée de flocons de neige, et les deux places que nous occupions n’étaient défendues par aucune capote et par aucun rideau.

« — Comme vous allez être mouillée! lui dis-je. Cela me fait de la peine!

« — Merci! me répondit-elle, de votre bonne sollicitude; mais n’avez pour moi nul souci de ce mauvais temps. C’est la moindre des choses. Je ne pense qu’à arriver à Schaffouse. Vous ne savez pas quel service vous me rendez en m’y conduisant. Mais moi, je vous assure que je ne l’oublierai jamais !

« En disant ces mots, elle serra autour d’elle les plis de son manteau, pencha la tète sur sa poitrine, et, quelques instants après, elle était endormie.

« Je détachai alors tout doucement une grosse houppelande que j’avais l’habitude de porter dans les mauvais temps. Je lui en couvris les épaules, et j’en étendis les pans sur ses genoux. J’avais peur de la réveiller par un mouvement maladroit de mes grosses mains de cocher; mais elle dormait d’un profond sommeil, probablement par suite d’une grande agitation et d’une grande fatigue. Elle ne se réveilla pas même aux relais, où les postillons n’en finissaient point d’atteler les chevaux et de faire un affreux tapage.

« Je me tenais assis immobile dans mon coin, n’osant pas même, de crainte de troubler le repos de la jeune fille, battre briquet pour allumer ma pipe, et je crois que si ma pipe avait été allumée, je n’aurais pas osé la fumer.

« N’était-ce pas une singulière chose que cette sollicitude pour une personne que je n’avais jamais vue, que je ne reverrai peutêtre jamais, et qui ne s’était présentée à moi que pour solliciter ma commisération? Dans mon enfance, j’avais entendu raconter des histoires de fées et de sorcières, et en regardant avec tant de respect cette inconnue, je me demandais si je n’étais pas ensorcelé.

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