CHAPITRE QUATORZIÈME
« Elle ne se réveilla que dans la petite ville d’Eglisau. La pluie avait cessé et le soleil commençait à luire. En ouvrant les paupières, elle regarda autour d’elle d’un air étonné, comme si elle avait oublié qu’elle était montée sur le siège de la voiture, puis voyant la houppelande dont je l’avais enveloppée :
« — Oh ! monsieur, me dit-elle, que vous ôtes bon!
« Elle me dit cela avec un tel accent et de tels yeux qu’il me sembla que je n’étais qu’un gueux, et un scélérat, et un homme sans cœur, pour avoir gardé toute la nuit ma veste fourrée sur mon dos, tandis que la pauvre enfant courait risque d’avoir froid. Ah! monsieur, pendant les dix ans que j’ai fait mon métier de conducteur, et depuis que je fais celui de Lnhnkutscher , j’en ai bien vu des voyageuses, des belles dames de France, d’Al lemagne et de bien d’autres pays, des femmes de milords avec des tas de bagages, et de gentilles petites paysannes avec un simple bonnet; mais jamais je n’ai rien vu de pareil à cette inconnue, à laquelle je faisais, s’il m’est permis de le dire, l’aumône d’une place dans la diligence. Elle était si belle que je me sentais tout honteux d’être assis à côté d’elle, avec ma grossière ligure de cocher, et que si elle m’avait fait signe de descendre, je serais descendu aussitôt pour marcher humblement à côté de la voiture.
« — Sommes-nous encore loin de Schaffouse? me demanda-t-elle après avoir promené quelques instants ses regards autour d’elle.
« — Non, lui répondis-je. Dans une heure nous y serons, une heure et demie peut-être, à cause du mauvais chemin.
« En ce moment six heures sonnaient à l’horloge d’Eglisau.
« Elle les compta l’une après l’autre avec une attention marquée, . puis murmura à voix basse comme si elle se parlait à elle-même : Ainsi à sept heures et demie, — sept heures et demie. — (ira ces à Dieu! je n’arriverai peut-être pas trop tard.
« Puis tout à coup se retournant vers moi, comme par l’eflet. d’une impulsion subite :
« — Vous connaissez, sans doute, me dit-elle, à SchafTouse, beaucoup de monde?
« — Certainement.
« — Connaissez-vous M. Zimmermann?
« — Quel Zimmermann? Il y en a trois.
« — M. Conrad Zimmermann.
« — Le fils du riche marchand de bois; un gentil garçon! Je crois bien que je le connais! Il m’a donné plus d’un bon trinkgeld, car il a la main généreuse, et avant-hier encore, je l’ai conduit de Zurich à SchafTouse.
« — Il était avant-hier à Zurich?
« — Oui, et cette fois il m’a remis son pourboire d’un air t liste. On dit qu’il va se marier, et il paraît que ce mariage ne le réjouit guère.
« — Est-ce que vous connaissez aussi celle qu’il doit épouser?
(< — Je ne la connais que trop, la méchante créature! Elle a failli me faire perdre ma place, pour un méchant cabas qu’elle avait mis dans la diligence et qui est resté égaré pendant quelques jours. Ou eût dit, à l’entendre geindre, que ce cabas renfermait les diamants de la couronne de France, et, lorsque enfin on l’a découvert dans un coin du bureau, où un facteur l’avait jeté par mégarde, on y a trouvé trois poires moisies, un morceau de pain et un écheveau de laine. Elle était, un peu honteuse quand on lui a demandé si c’était bien là tout ce qu’elle avait réclamé avec tant de cris et de menaces, et le directeur, et les employés de notre administration et moi, nous ne pouvions nous empêcher de rire de sa confusion; mais elle ne mérite aucune pitié : elle est laide, avare, et très-dure pour les pauvres gens.
Ma belle voisine sourit en m’entendant parler ainsi, mais son sourire s’effaça rapidement, et elle, me dil d’un (on grave :
« — Si celte fille est telle que vous la dépeignez, pourquoi donc M. Conrad l’épouse-t-il?
— Elle est riche; elle a des moulins, des prés, des bois, quel-