CHAPITRE QUATORZIÈME
ques-uns disent même, une quantité d’écus cachés dans des coffres, ou prêtés à gros intérêt. Le vieux Zimmermann, qui tient à l’argent, pense que son fils ne pourrait mieux faire que de se marier avec cette jolie héritière, et a fini par l’y décider. Mais ce n’était pas chose facile, et l’on prétend même que l’entêté Zimmermann aurait échoué dans son projet, si Conrad n’avait eu le malheur de contracter quelques dettes qu’il ne pouvait payer. Après bien des résistances, il a été obligé de consentir à ce que son père exigeait, pour se délivrer de ses créanciers. Mais, comme je vous le disais tout à l’heure, il est triste, ce brave garçon, et moi j’ai quelque idée qu’il a un amour dans le cœur.
« — Comment cela?
« — 11 y a cinq ou six mois, je le ramenais de Zurich à Schaffouse; il était, comme vous êtes là, mademoiselle, assis à côté de moi sur le siège, et, chemin faisant, nous causions, car il n’est pas fier, pas le moins du monde. Tout d’un coup, il me demanda si j’avais été dans le canton des Grisons, et me parla de ce pays, et surtout de Coire, tant et tant que je me dis en moi-même : Mon ami Conrad a laissé par là de beaux yeux qu’il voudrait bien revoir.
« — Vous crovez?
« — Je n’en suis pas sûr; mais je le crois.
« — Cela ne l’empêche pas pourtant de se marier à Schaftouse?
« — Malheureusement, et Dieu sait comment cela finira. Voyezvous, mademoiselle, je ne puis vous parler d’après ma propre expérience, car je n’ai jamais été amoureux. Mais on dit qu’il ne faut pas plaisanter avec l’amour, et que quand une fois il est entré dans certaines poitrines, c’est comme un clou dans un tronc de chêne. Et tenez, sans aller plus loin, à Églisau, où nous venons de passer, il y a deux ans, un brave jeune homme a commencé a se faire du chagrin pour une femme qui l’avait aimé et qui ne l’aimait plus, et la peine qu’il a ressentie de cette trahison lui a tant
rongé le cœur, qu’il en est mort. On l’a enterré la semaine dernière.
« Tandis que je parlais ainsi, ma gentille voisine m’écoutait avec une attention dont je me sentais tout fier. J’aurais bien voulu savoir comment elle connaissait le nom de M. Zimmermann, mais dès que je la regardais, j’éprouvais une telle timidité que je n’osais l’interroger.
«Cefutelle qui, après un moment de silence, m’adressala même question que M. Conrad :
« — Avez-vous été dans le canton des Grisons?
« — Non, lui répondis-je; je n’ai jamais été, d’un côté, plus loin que Schaffouse, et de l’autre, que Zurich. 11 y a dix ans que je parcours cette route, et je n’ai nulle envie de la quitter.
a — Vous êtes donc content de votre profession?
« — Content! Oui. Cependant, s’il faut vous l’avouer, j’ai aussi mon ambition. Tous les hommes en ont une. La mienne serait de posséder une petite voiture à quatre places et deux chevaux pour faire sur cette même route le libre métier de Lohnkutscher.
« — Et il faut beaucoup d’argent pour acheter ce que vous désirez?
« — Beaucoup. Je calcule pourtant que dans quelques années, en mettant de temps à autre un peu d’argent de côté, je pourrai payer au moins en partie cet équipage, et le reste, je tâcherai de le gagner peu à peu par 'mon travail.
« — Vous êtes un brave homme, me dit-elle, le bon Dieu vous protégera.
« Ces mots, prononcés de sa voix douce, me donnèrent une joie comme si j’avais entendu la promesse même de Dieu.
« Je criai au postillon de fouetter ses chevaux, et bientôt nous redescendîmes la colline qui s’élève au-dessus de Schaffouse.
« En entrant dans la ville, je montrai à ma jeune compagne une grande maison à pignons, et lui dis :
« — Voilà la demeure de M. Zimmermann.