CHAPITRE QU A TOKZIÈM E
« — Claude, médit madame Conrad, que pensez-vous de cette voiture et de ces chevaux avec lesquels nous avons l’ait notre
voyage?
« — La voiture, répondis-je, n’est pas neuve, mais solide, e! les chevaux sont deux bonnes bêtes.
« — Eh bien, je me rappelle ce que vous m’avez dit sur le siège de la diligence. Je souhaite que votre ambition soit satisfaite, et je vous donne ces chevaux et cette calèche pour que vous soyez Lohnkutscher , comme vous l’avez désiré. C’est mon présent de noces.
« — Et moi, ajouta Conrad, je le donne ceci pour que lu puisses acheter une petite provision de loin et d’avoine.
« A ces mots, il me remit cinq louis dans la main.
« Je ne saurais dire ce qui se passa en moi en ce moment; j’avais la vue troublée, et il me semblait que toutes les cloches de Schafï'ouse me bourdonnaient dans les oreilles. Je crois que je fus si sot qu’il ne me fut pas possible d’articuler une parole de remerciment, et je sortis avec de grosses larmes dans les yeux.
«Voilà, monsieur, comment je suis devenu possesseur de cet équipage, et depuis deux ans j’ai eu de la chance. J’ai épargné quelque argent, j’ai épousé une bonne petite femme, laborieuse et économe. J’ai un beau garçon dont madame Conrad a voulu être la marraine, tout cela pour un simple petit acte de charité envers une inconnue. Avouez, monsieur, que quand il plaît au bon Dieu de donner, il ne donne pas à demi. »
Telle est l’histoire que m’a racontée, il va quelques années, Claude Petermann. J’espère que l’honnête cocher continue à prospérer. Mais la route sur laquelle il s’était fait une nombreuse clientèle n’est plus si fréquentée qu’autrefois. Zurich est à présent rejoint à Schaffouse par un chemin de fer, et en une heure et demie on traverse, comme à vol d’oiseau, de belles forêts et des champs féconds, sillonnés par le Rhin.
Au milieu de ces bois et de ces champs s’élèvent les épaisses
murailles du château féodal qui jadis appartenait à la puissante famille des comtes de Kyburg, qui possédait d’immenses domaines dans le nord de la Suisse, et ne comptait pas moins de cent châtelains soumis à sa suzeraineté. En 1264, cette famille s’éteignit, et sa lière résidence fut occupée par Rodolphe de Habsbourg, qui y déposa les reliques de l’empire d’Allemagne. La plupart de ces reliques, dont on parait les empereurs dans la cathédrale d’Aixla-Chapelle, au jour de leur couronnement, avaient, selon la tradition, appartenu à Charlemagne. C’étaient sa couronne ornée de perles et de pierres précieuses, ses deux sceptres en argent, ses trois globes, dont un en or, son épée et ses éperons. C’étaient une dalmatique, une étole, un manteau de pourpre, et des sandales brodées, qu’il avait portés dans la cérémonie pompeuse de son couronnement. C’étaient l’épée de saint Maurice, un morceau de la crèche et du bois de la vraie croix, quelques anneaux de la chaîne de saint Pierre, un lambeau de la robe de saint Jean l’Evangéliste, et la pointe do lance qui perça le liane du Sauveur. Dès l’an 1424, l’empereur Sigismond réunit à la ville de Zurich le château de Kyburg avec une partie des domaines qui en dépendaient, et dans ces murs où régna toute une race de liers seigneurs, où trônèrent des empereurs, dans ces murs demeure à présent un simple magistrat rural.
Pi *ès de là est le joli village de Tœss, dont le nom se lie à l’un des événements les plus dramatiques de la Suisse.
Dans la nuit du 1er janvier 1507, le serment d’affranchissement avait été prononcé sur le Grutli. Trois ans après, l’empereur Albert Ier, fils aîné de Rodolphe de Habsbourg, s’avançait vers les cantons en révolte, pour réprimer leur effervescence el les punir vigoureusement de leur audace. Mais en accusant les gens d’Uri, d’Unterwalden et de Schwytz d’oublier leurs premiers devoirs, en levant contre leur seigneur légitime l’étendard de la rébellion, il oubliait que lui-même violait un principe d’équité, en gardant le patrimoine de Jean de Souabe, et il voyageait avec ce prince qui