CHAPITRE PREMIER
Grâce au ciel, je n’ai point à redouter à présent sur le chemin que je parcours un si effroyable spectacle.
Mon conducteur, qui , dans son instinct de conservation, a jugé prudent de se réconforter aux Rousses par un bon verre d’eau-devie, fouette ses chevaux d’un air guilleret, et nous descendons rapidement la côte de Saint-Cergues.
Je voudrais la descendre encore plus vite, car il me tarde d’arriver à une esplanade dont je me souviens.
Enfin la voilà. A l’un des détours de la route, ouverte en cet endroit comme une clairière, entre les tiges colossales de sapins, de chênes, de hêtres qui l’entourent, à mes yeux apparaît tout à coup, comme une scène de théâtre au lever du rideau, la vallée justement célèbre dans le monde entier, le lac Léman, ce splendide miroir du ciel; d’un côté, les murs de l’austère Genève; de l’autre, la flèche de la cathédrale de Lausanne et les féeriques
terrasses de Vevay. Sur la rive septentrionale, les vertes prai- *
ries, les frais enclos, les charmantes villes du canton de Vaud; sur la rive savoisienne, les coteaux chargés de pampres, les forêts d’arbres fruitiers, puis les pâturages et les rocs arides, tout un amphithéâtre d’une étonnante variété, montant de gradin en gradin, de zone en zone, jusqu’aux cimes du Buet, du Môle, du Saleve; jusqu’à ces sommités aériennes qui, selon l’expression du poète anglais Rogers, semblent appartenir au ciel plus qu’à la terre; jusqu’au dôme arrondi du mont Blanc, qui, avec son perpétuel manteau de glace, s’élève au haut de l’immense espace comme un immuable emblème de l’éternité.
Çà et là se déroulent de grandes ombres, çà et là flottent de légères vapeurs pareilles à des écharpes d’argent. Mais le lac est inondé de lumière, et les barques des pêcheurs avec leurs voiles triangulaires s’y balancent comme des cygnes aux ailes blanches, et villes et villages, tourelles superbes, chalets agrestes, champs féconds, prés sauvages, asile de l'aigle et du chamois, régions éthérées, source des torrents, trône des avalanches, tout ce qui
plaît aux regards de l’homme, tout ce qui occupe sou esprit, émeut, exalte ou terrifie son imagination, tout est réuni là par une des magnificences de la nature dans un cercle de quelques lieues.
O mes jours de jeunesse! En ces jours-là j’ai contemplé pour la première fois ce merveilleux spectacle. Je le revois de nouveau après avoir erré longtemps en de lointaines contrées, et, dans l’émotion que j’éprouve, je me réjouis de penser que le cœur de l’homme, sous la neige des années, comme le sol sous la neige des hivers, garde encore son rayon céleste et ses facultés vitales !