‹ Voyage en SuisseChapitre 141 sur 200 · CHAPITRE QUINZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUINZIEME

Hère observation, des qualités qu’on n’avait point pressenties et des beautés particulières.

Combien de choses, dans le monde, dont on ne peut apprécier la valeur sans quelques recherches, et peut-être sans quelques efforts! La coque de l’amande est difficile à casser; mais elle recèle un noyau savoureux; les sables des placers n’ont qu’une morne teinte, mais ils cachent des pépites d’or; les rocs des Alpes sont durs à briser, mais ils contiennent un pur cristal ; l’huître est un très-grossier et très-vilain mollusque, mais sa rude et noire coquille renferme peut-être une perle qui parera le front d’une reine.

Je plains ceux qui, en voyageant, ont des idées préconçues qu’ils ne veulent point abandonner, des itinéraires où chaque journée de marche et chaque heure de balte est d’avance réglée, des admirations préparées pour tel lieu, et de froides indifférences pour tel autre.

Heureux, au contraire, sont ceux qui ne se laissent point asservir à un pareil programme, qui cheminent au gré de leur fantaisie, et s’en vont, comme l’oiseau, becquetant avec joie un bon grain, partout où ils le trouvent, aspirant l’air balsamique d’un bois, d’un champ ignorés, et découvrant un agrément inespéré dans un obscur hameau, que les Handbook , les Reisehandbücher , les Guides ne daignent pas même signaler.

Heureux ceux qui, dans les pèlerinages de cette vie, prennent à tâche d’écarter de leur esprit l’épine aiguë des susceptibilités, le lourd fardeau des préjugés, et se font un bon compagnon d’un sentiment de bienveillance! Il leur arrivera plus d’une fois, sans doute, d’être trompés dans leur attente, froissés dans leur généreux élan, trahis dans leur confiance; ils rencontreront plus d’un hypocrite qui les aveuglera par ses fausses protestations, plus d’un marieur d’argent qui se jouera de leur crédulité; mais que de fois aussi, par leurs désirs sympathiques, ils attireront à eux d’honnêtes et douces sympathies! Un poète allemand l’a dit : Liebe

erzmcft Liebe. L’amour enfante l’amour. Quelles que soient d’ailleurs leurs déceptions, ils garderont en les subissant le sentiment de leur bonne volonté. Et c’était le cri des anges, dans la nuit de Noël, sur la crèche de Bethléem : Paix aux hommes de bonne volonté ! Pax hominibus bonæ voluntatis!

La première fois que je me suis arrêté à Bàle, j’avouerai que je n’en ai pas été très-charmé; mais j’ai appris à connaître cetle vieille cité; je l’ai revue à différentes reprises, et je l’aime, et c’est une des villes de Suisse où je retourne le plus volontiers. Déjà j’y ai les bénéiiees de ma fidélité : quand je me présente à l’hôtel des Trois-Rois, maîtres et valets s’avancent en souriant à ma rencontre, et, si modeste que soit mon équipage, il faut que la maison soit bien remplie pour qu’on ne me donne pas une des chambres enviées par tous les arrivants, une chambre sur le Rhin. Quand je m’en vais, deçà, delà, dans le capricieux abandon de ce plaisir exquis qu’on appelle la flânerie, à chaque instant je rencontre quelque honnête citoyen qui me tend amicalement la main, et plus d’un qui m’invite à passer la soirée chez lui.

Que d’épigrammes n’a-t-on pas faites sur les bourgeois de Bâle, sur leur étroitesse d’esprit et leurs habitudes parcimonieuses ! 11 est vrai qu’ils ne sont point, comme les Athéniens, passionnés pour l’art et ne construisent point un Parthénon. 11 est vrai qu’ils ne se rendent point au Forum avec une cohorte de clients, comme les patriciens de Rome, et ne préparent point des banquets asiatiques, devant des lits de pourpre, avec accompagnement de danseuses et de musiciens. Il est vrai qu’ils n’occupent point des palais de marbre, comme les magnifiques seigneurs de Gênes, et que leur premier magistrat ne se marie point en grande pompe avec le Rhin, comme le doge de Venise avec l’Adriatique. Les graves Bàlois préfèrent à tout cela des capitaux encaissés avec soin, ou placés avec de minutieuses précautions. Dès leur première jeunesse, ils s’accoutument à considérer l’argent comme un brave cl solide ouvrier qui peut procurer de bons bénéfices à son maître,

Page 1