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CHAPITRE QUINZIÈME

pourvu qu’on sache habilement l’occuper; et ce précieux ouvrier, ils ne le livrent point à de téméraires jeux de bourse; ils ne le jettent point, comme les Américains, dans d’aventureuses spéculations; ils le gardent affectueusement près d’eux jusqu’au jour où ils lui trouvent un sûr et fructueux emploi, et en se séparant de lui ils ne cessent de le surveiller avec une attention vigilante.

Dans cette prudente cité de Bâle, comme dans l’austère Hollande, il y a des pères de famille qui, au lieu de donner à leur enfant chéri, à son anniversaire de naissance, ou au premier janvier, des jouets fragiles ou d’inutiles objets de fantaisie, lui assignent, dans leurs livres de commerce, une somme qui, d’année en année, s’accroît et lui constitue un joli pécule qu’il a le droit de réclamer à l’époque de sa majorité. L’enfant apprend ainsi à apprécier les lois du calcul, les avantages de l’économie, et lorsqu’il entre dans la vie active, il est tout disposé à suivre les enseignements dont il a reconnu de bonne heure l’efficacité.

C’est, ainsi que les Bâlois s’enrichissent; c’est ainsi que Bâle est devenue la grande caisse d’une partie de la Suisse, de l’Alsace et du pays de Bade. Notre active, notre industrieuse, notre brillante ville de Mulhouse en sait quelque chose; ses intelligents manufacturiers ont plus d’une fois puisé à celte caisse, et ils doivent lui rendre cette justice que souvent ils 11e l’ont pas trouvée trop rigoureuse.

Une ancienne loi de Bâle établit que l’intérêt à 5 pour 100 est un intérêt chrétien. L’accumulation progressive des capitaux, dans cette ville de capitalistes, a fait graduellement abaisser ce taux primitif. Dans les temps de calme, en présentant de sûres hypothèques, les propriétaires des districts voisins de la petite république, peuvent aisément emprunter de l’argent à 0 p. 100; les gens de la ville l’obtiennent encore à meilleur compte. Dernièrement, un des actifs banquiers de cette ville me disait qu’il refusait des capitaux qu’on lui offrait à 1 '/a P- 1 00.

Si minimes qu’ils soient, ces intérêts, ménagés avec soin, ga-

rantis d’avance, autant que possible, contre toute faillite, et adjoints régulièrement l’un à l’autre, forment de nouveaux capitaux qui, de nouveau, se remettront en marche et rapporteront au logis un nouveau butin.

De là ces grandes fortunes amassées comme les eaux d’un réservoir par une quantité de petites sources, et modestes encore dans leur extension. Un de mes amis, qui exerce la profession d’avocat, se rend un jour à Bâle pour y traiter une affaire importante; il se fait indiquer la demeure de M. de Mérian; il y va, et à peine a-t-il annoncé le motif de sa visite, que M. de Mérian l’interrompt et lui dit d’un air humble : « Monsieur, on vous a mal renseigné; ce n’est pas à moi que votre mission s'adresse, c’est à mon frère. Moi, je n’ai que dix millions, et on m’appelle Mérian le Pauvre; mon frère est Mérian le Riche.

Ces hommes qui parviennent ainsi à acquérir tout doucettement des millions continuent à vivre de la vie la plus calme et la plus rangée; ils s’honorent seulement de posséder une jolie voiture et de beaux chevaux pour se promener les dimanches à la campagne. Une fois par an ils donnent un grand dîner. Ce jourlà leur salon est aéré et épousseté, les housses des fauteuils et des canapés enlevées, l’argenterie et la vaisselle nettoyées avec soin. Le maître de la maison descend lui-même à sa cave, et en tire de vieilles bouteilles de vin de Bordeaux et de vin du Rhin, qui proviennent peut-être de l’héritage de son aïeul; puis, le dîner fini, tout est remis à sa place, rangé dans les armoires, la salle de réception est fermée, et la famille rentre dans son appartement habituel.

Dans le petit café qui est près de l’hôtel de ville, j’ai eu l’hon-

de Bâle, qui représentaient entre eux quelque chose comme soixante millions. Chaque jour, après leur dîner, ils se permettent de qu’on appelle en termes vulgaires un extra ; ils vont là comme de simples mortels prendre une tasse de café, rien de plus, rien

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