CHAPITRE QUINZIÈME
de moins; cela leur coûte, à chacun, trente-cinq centimes qu’ils payent sans sourciller; leurs moyens le leur permettent.
Mais ces mêmes hommes, si économes de leur temps et de leur argent dans leur vie privée, remplissent avec zèle diverses fonctions gratuites, discutent dans leurs assemblées officielles les intérêts de leur canton, règlent son budget, siègent dans ses tribunaux, administrent ses hospices, dirigent les écoles et les autres établissements publics, et souvent contribuent de leurs propres deniers à l’achèvement d’un édifice utile ou à l’agrandissement d’une utile institution. Il en est qui, après de longues années d’ordre et de travail, lèguent en mourant à leur bien-aimée cité de Bàle une partie de leur fortune. L’un d’eux, qui n’avait point de proches parents, lui a légué, il y a quelques années, quinze cent mille francs de rente, ce qui triple à peu près les revenus ordinaires de cette ville, qui ne s’élèvent guère qu’à trois cent cinquante mille francs.
Entre toutes les capitales de la Confédération helvétique, Bàle se distingue par son esprit de charité et ses établissements de bienfaisance. A côté de son vaste, magnifique hôpital, il y en a un autre dont l’aspect plus modeste m’a souvent ému; sur sa porte est placée cette inscription : llospitium [tir die arme Reisende. (Hospice pour les pauvres voyageurs.)
Les pauvres voyageurs, éloignés de leur terre natale et de leur famille, trouvent là un asile pour se reposer dans leurs fatigues, des remèdes s’ils sont malades, quelques secours d’argent pour continuer leur route. Si cette maison était fondée par des catholiques, ils y trouveraient, de plus, des sœurs, ces douces et tendres sœurs de charité, que le dogme des protestants n’a pu produire, qui sont les chastes et saintes fleurs du catholicisme.
Bàle est comme une ruche active, où sans cesse chacun travaille; nulle fortune n’y permet de longs loisirs, et les étrangers seuls y donnent l’exemple des indolentes flâneries. Par sa situation sur les frontières de la France, de l’Allemagne et de la Suisse, cette
laborieuse cité est l’entrepôt naturel des marchandises qui sont expédiées d’un de ces pays à l’autre. Plus de la moitié des denrées étrangères qui entrent en Suisse passent par Bâle; en outre, ses manufactures font pour leur propre compte des exportations considérables.
Il y a ici des fabriques de tissus de soie, et surtout des fabriques de rubans, qui occupent près de vingt mille personnes, et dont les produits se répandent en Allemagne, en Angleterre et dans toute l’Amérique.
Cette ville, essentiellement commerciale et industrielle, n’est cependant pas étrangère aux sciences et aux lettres. En l’an 1451 , le concile convoqué à la suite de celui de Constance par le pape Martin V, se réunit à Bâle et y resta dix-sept ans; il n’accomplit point les grandes œuvres qu’on attendait de lui; il n’anéantit pas l’hérésie des hussites, et ne réunit point l’Église d’Orient à celle d’Occident; bien plus, au lieu d’extirper les anciens schismes, il en constitua lui-même un nouveau; il se révolta contre les ordres du pape Eugène, et nomma à sa place le duc Amédée de Savoie, l’ermite du château de Ripaille : ce fut là sa décision la plus éclatante.
Mais le séjour de tant de doctes prêtres ne pouvait manquer d’exercer une notable influence sur l’esprit des habitants de Bâle, d’y éveiller le sentiment des lettres et le goût de l’étude.
En 1458, Æneas Sylvius, qui remplissait les fonctions de secrétaire du concile, écrivait à un de ses amis : « Les Bâlois montrent un grand respect pour les saintes images, mais ils ne s’occupent ni de science, ni de littérature profanes; ils n’ont jamais entendu parler ni de Cicéron, ni de quelque autre célèbre orateur. »
Quinze ans après, les mêmes Bâlois sollicitaient, selon la pieuse loi du moyen âge, une bulle pontificale pour la fondation d’une université; cette bulle leur fut accordée, en 1459, avec de généreux privilèges, par Æneas Sylvius, qui était monté sur le trône