CHAPITRE QUINZIEME
sept piles en bois et cinq en pierre. On y travaille chaque été, on doit l’embellir et le consolider, je crois même qu’il a été question de remplacer ses arches en bois par des arches en pierre; mais, chaque année, j’y retourne et n’y puis observer de grands changements. Vivrai-je assez longtemps pour le voir finir? je n’ose plus l’espérer.
Sur d’autres points, même lente décision, si toutefois il y a décision. La plus grande partie de Bâle est construite sur un terrain lbrt inégal : il y a là des rues où pas une charrette ne peut passer, des ruelles escarpées qui ressemblent à des échelles; l’hiver, par des jours de neige et de verglas, je 11e sais comment on peut y cheminer.
Si tout cela se trouvait dans notre bonne ville de Paris, quel sol à exploiter! quelle série d’ingénieux arrêtés de démolitions pour cause d’utilité publique, d’embellissements et de réembellissements! Quelle quantité de braves gens, habitués à leur résidence dans ces étroits passages, seraient paternellement obligés de quitter ces modestes foyers où ils comptaient achever en paix leur existence, et de s’en aller chercher un gîte hors de la ville, l’exiguïté de leurs ressources ne leur permettant pas de se loger dans les magnifiques maisons construites sur les débris de leur primitive demeure!
Les magistrats de Bâle n’ont point de si douces sollicitudes et n’osent point s’aventurer dans de tels travaux. Chose singulière! ils ménagent avec une sévère économie le budget de leur cité, et respectent le domaine individuel. Ces honnêtes magistrats en sont encore à des idées de droit et d’administration évidemment trèsarriérées; il faut espérer que, par les progrès toujours croissants des lumières, ils en viendront à reconnaître que plus une ville est bouleversée, plus elle est heureuse; que plus elle s’endette,
} > 1 u s elle est riche. Les Bernouilli, qui se sont illustrés à Bâle par l’étude des mathématiques, seraient peut-être fort embarrassés de résoudre un tel problème; mais notre glorieuse génération entre
dans la pratique de plusieurs sciences nouvelles dont les générations précédentes n’ont point deviné les merveilles. AU is icell thaï ends ivell (Tout est bien qui finit bien). C’est le titre d’une comédie de Shakspeare.
Plus d’un touriste a cru montrer un agréable esprit en faisant de caustiques railleries sur l’étroitesse et l’aspérité de quelquesunes des rues de Bâle ; s’il avait observé ce qu’il y a là d’honnêtes familles, vivant humblement du produit de leur labeur journalier et se réjouissant de posséder cet obscur refuge dans leur quartier natal, il aurait probablement ménagé ses sarcasmes. Il faut ajouter que ces ruelles, dont on a fait parfois de si tristes descriptions, ne sont que des passages qui, de côté et d’autre, aboutissent à de larges espaces, à une belle rue, à une promenade, et quelques-uns à des points de vue superbes.
Les Allemands disaient, au moyen âge : Constance est la ville la plus grande, Strasbourg la plus noble, Spire la plus pieuse, Worms la plus pauvre, Mayence la plus digne, Trêves la plus ancienne, Cologne la plus puissante, et Bâle la plus gaie.
La plus gaie, en effet, par sa situation sur les rives du Rhin, au milieu d’une vaste et féconde vallée. Sur une hauteur qui domine la ville, à côté de la cathédrale, il y a une large terrasse ombragée par des noyers séculaires. (Jue de fois j’ai été là contempler un délicieux spectacle! A droite, les lignes vaporeuses de celte pittoresque région qu’on appelle la forêt Noire; à gauche, les cimes ondulantes des Vosges ; entre ces deux chaînes de montagnes, la magnifique plaine d’Alsace, où tout fleurit, où tout mûrit, arbres fruitiers, tiges de maïs, ceps, de vigne, épis de blé, plantes de tabac, et le Rhin qui lentement coule au milieu de ces champs féconds, comme s’il ne pouvait se lasser de réfléchir dans le miroir de son onde les murs des villes, les clochers des villages, les bonnes et franches figures des paysans alsaciens et les frais visages des jeunes filles.
Certes, il y a, de par le monde, bien des scènes plus grandioses
c II A PITRE QUINZIÈME.
que celle-ci; mais il me serait difficile d’en indiquer une plus gracieuse et plus attrayante. La plus grande partie de ce ravissant tableau appartient à la France. L’antique ville de Bâle n’est qu’une petite république, une des plus petites; elle ne possède que trois villages, et, de tous les cotés, la zone de son territoire est très-resserrée. A une demi-lieue de ses murs est le duché de Bade, où les gens du peuple ont conservé, comme ceux de Bâle, le dialecte allemannique, ce naïf dialecte illustré par les poésies de Hebel. A un quart de lieue est la terre de France. Deux des portes de la cité helvétique s’ouvrent sur ce plaisant pays , comme l’appelait l’infortunée Marie Stuart :
Adieu, plaisant pays de France!
0 ma patrie La plus chérie,
Qui as nourri ma jeune enfance!
De ces deux portes, deux routes unies, sablées comme des allées de parc anglais, se déroulent entre de riants faubourgs et de vertes prairies, l’une vers le paisible hameau de Bourgfeld et l’aristocratique château d’Égenheim; l’autre vers Saint-Louis, un grand, beau village, animé par une population d’ouvriers, de marchands, par une brigade de douaniers, égayé par de riches et hospitalières maisons. A l’entrée de ce village est un vaste enclos protégé par une muraille quadrangulaire et fermé par une grille de fer : c’est là le cimetière, c’est la communauté des morts, enseignement des vivants.
Les cimetières des grandes villes avec leurs colonnes de marbre, leurs monuments artistiques, leurs inscriptions fastueuses, leur mouvement perpétuel de convois éclatants, de curieux et de promeneurs, m’inspirent peu de recueillement. Les cimetières de campagne m’émeuvent par leur simplicité et leur silence, parleurs croix en bois plantées dans le sol, avec une pieuse pensée, comme des signes certains de rédemption, par les humbles offrandes que
des affections fidèles y déposent en des jours de douloureuse commémoration.
Dans le cimetière de*Saint-Louis, il y a deux tombes en pierre serrées l’une contre l’autre, les tombes d’un brave homme et d’une brave femme, qui me rappellent deux des touchantes strophes de Gray, l’aimable poète anglais :
« Large fut leur bonté; sincère fut leur âme : le ciel les a récompensés comme ils le souhaitaient. À la misère ils donnaient une larme; ils ont conquis, par leur commisération, tout ce qu’ils souhaitaient, des amis.
« Ne cherchez point à glorifier leur mérite; ils ont vécu dans le sentiment de leur amour et de leur devoir : ils reposent dans le sein de Dieu! »
‘On se souvient encore, à Saint-Louis, de ces deux fidèles époux, delà sérénité de leur regard, de la douceur de leur sourire; ils n’étaient pas riches et n’enviaient pas la richesse ; satisfaits du peu de bien que la Providence leur avait accordé, ils l’employaient à élever chrétiennement leurs enfants, et en détachaient encore plus d’une obole pour l’indigent.
« Le chêne, a dit un célèbre écrivain, voit grandir autour de loi ses rejetons. L’homme ne peut être sur de garder autour de lui sa famille. »
Les enfants de ces deux braves gens quittèrent en pleurant le foyer où ils se sentaient si doucement abrités, pour s’en aller, par différents chemins, chercher une honnête place en ce monde. Une des filles resta dans la demeure paternelle, pour consoler ses vieux parents de l’absence de ceux qu’ils regrettaient, pour les assister jusqu’à leur dernier jour, et jusqu’à leur dernier jour elle accomplit religieusement, tendrement sa tâche. D’abord le père mourut, dans la paix de sa bonne conscience, en bénissant ceux qu’il aimait; puis bientôt la mère mourut, sous le même toit, car, en se mariant, elle avait pris à coeur ces paroles de la Bible : a Ton peuple est mon peuple, et ton Dieu est mon Dieu; je