CHAPITRE QUINZIÈME
mourrai sur la terre où tu mourras, et là où sera ta sépulture, là sera aussi la mienne. »
L’un et l’autre sont réunis dans le cercueil, comme ils l’ont été dans leur passage en ce monde; la môme guirlande de buis enlace leurs tombes, et des mains pieuses y cultivent les mêmes fleurs.
De loin, chacun de leurs enfants vient les visiter chaque année; il s’agenouille sur les pierres qui recouvrent leurs cercueils, et il pense que tous deux l’attendaient, qu’ils se réjouissent de le voir et prêtent l’oreille à sa prière; car, pour la vraie et religieuse affection, la mort n’est pas la mort : c’est la transformation de la vio. T ita mutatur , non tollilur.
En face de Bâle, du côté de la porte de Pierre, est la colline de Sainte-Marguerite, revêtue de frais gazons, ombragée par de beaux arbres, égayée par de jolis cabarets. Le dimanche, les bons vieux Bàlois, que l’ennui du rigorisme protestant, en cette journée. dominicale, épouvante, se plaisent à aller là savourer le vin du Marquisat, et les jeunes gens y continuent une amoureuse idylle. De cette colline, très-fréquentée, on peut, en un court espace de temps, se rendre à Arlesheim, un charmant village catholique qui se glorifie à juste titre de l’élégance de son église et. de son château seigneurial, majestueux édifice entouré d’un immense jardin qui n’a point été dessiné par un Varée, mais qui n’en est pas moins le plus beau jardin anglais de la Suisse.
A deux lieues de Bâle, dans une autre direction, au milieu d’une nature sauvage, est le couvent de Maria Stein (Notre-Dame de la Pierre), occupé par des bénédictins; il s’élève sur une cime escarpée, comme un rocher bâti sur un autre rocher. Au pied de son église, dans une grotte profonde, est une chapelle souterraine, consacrée à la Vierge; chaque jour, on y célèbre la messe; chaque jour, des pèlerins de différents pays descendent, en récitant leur chapelet, les soixante-cinq marches qui conduisent à cet oratoire vénéré, et s’agenouillent devant une image miraculeuse, et ne s’en retournent qu’après s’ètre confessés et avoir communié.
Sur la route de Bâle àDelsberg, est Bellerive, un groupe de maisons tapissées de lierre et de clématite, dans un ravissant petit vallon arrosé par l’eau limpide de la Birse. Ce bassin de verdure est enfermé dans une enceinte de coteaux aux pentes ondulantes où le hêtre étend ses larges rameaux, où résonnent le chant du berger et la clochette argentine de son troupeau. A la pointe d’un de ces coteaux, s’élève une ancienne chapelle qui, dès l’an 1040, était dotée par le pape Léon IX d’une bulle d’indulgences, et* qui, depuis cette époque, n’a cessé d’être très-respectée dans le pays. Près de là est une excellente auberge à laquelle appartient une source d’eau minérale qui guérit, dit-on, plusieurs maladies. Si cette eau peut avoir pour les souffrances du corps une telle efficacité, il me semble que la beauté de ce vallon, le calme qu’on y respire, l’arome de ses fleurs et de ses bois, le doux aspect de ses sentiers ombreux, de ses paisibles habitations, de sa chapelle, doivent aussi, comme une onde salutaire, rafraîchir l’âme fatiguée et calmer ses souffrances. Bénis soient les lieux où les jeunes cœurs se dilatent dans l’expansion de leur amour et de leur félicité! et bénis soient ceux où les cœurs déçus, froissés, alanguis, se reposent!
Burckhardt, le célèbre voyageur, appartenait à une deshonorables familles de Bâle. 11 naquit en 1784 et mourut au Caire, en 1817, victime de son ardeur pour la science. J’admire l’énergie qui le soutint dans de difficiles explorations, et les ingénieux expédients qu’il employa pour tromper le fanatisme des Turcs, pour visiter la Mecque et Médine, si sévèrement interdites aux regards des chrétiens. Mais je m’étonne qu’il ait pu quitter les rives fleuries du Rhin, les riches plaines, les horizons dorés du pays de Bâle, pour s’en aller parcourir les mornes déserts de l’Arabie Pétrée.
Ce qui m’étonne encore, c’est que tant d’honnêtes citoyens de Bâle à qui les dieux propices offrent de doux loisirs s’enferment dans les sombres murs d’un comptoir, passent leurs jours courbés sur une caisse ou sur un pupitre, calculant le résultat de leur
spéculation, ajoutant sans cesse un chiffre à un autre chiffre, plutôt que de s’abandonner librement, gaiement, aux charmes de celte nature qui de toutes parts les invite à de pures et idéales jouissances, par ses chants, par ses fleurs, par ses rayons de lumière. Y a-t-il donc un si grand plaisir à gagner de l’argent? Y at-il réellement des hommes qui puissent s’imaginer que leur principal devoir en ce monde est d’accroître la fortune que leur a léguée leur père, au lieu de s’appliquer tout simplement à la garder comme un dépôt que Dieu leur a confié pour en faire un noble usage? Ces hommes-là se figurent-ils qu’ils seront mieux accueillis dans la région des morts, dans ces régions inexplorées et indécouvertes, dit Shakspeare, parce qu’ils y porteront l’auréole de la fortune qu’ils ont eue dans la région des vivants?
Ah! que ceux-là sont plus sages qui, en obéissant à la loi du travail imposé à noire premier père, disent avec confiance la prière que le Seigneur enseignait à ses apôtres : Panein nostrum quolidianum da nobis liodie , et ne s'inquiètent point du lendemain.