CHAPITRE SEIZIÈME
Les lieux où l’on a passé dans le prestige de la jeunesse et le charme d’une tendre émotion, on ne peut les oublier.
À de longues années de distance, je vois encore, comme si je venais de les contempler, ces roches gigantesques qui s’élèvent de chaque côté du chemin, comme les murs d’une forteresse, comme les cimes crénelées d’un manoir féodal , comme les flèches aériennes d’une église gothique ; ces vigoureux sapins qui s’implantent dans les interstices de ces rocs, et les parent de leurs verts rameaux; cette eau limpide de la Birse, qui court, sautille et babille comme un enfant joyeux le long du sinueux défilé, toute cette fraîche et mystérieuse vallée qui semble faite exprès pour abriter dans un doux recueillement des cœurs heureux et joindre à la poésie de leurs pensées l’auguste poésie de la nature.
Tant que ces rocs subsisteront sur leur base, tant que la Birse coulera dans son lit d’argent, il y aura des êtres jeunes qui iront là, cheminant pas à pas dans l’enchantement de leurs rêves.
La nature reste, immuable image de l’éternité. Mais les générations humaines disparaissent tour à tour, et les joies de la jeunesse disparaissent encore plus vile.
Combien de voyageurs qui, après avoir traversé gaiement le Münsterthal, respiré avec délices l’arome de ses arbres, cueilli avec amour les fleurs épanouies au bord de sa rivière, en viendront peut-être à murmurer tristement une élégie comme celle du poète laisse Juko'wski !
O débile fleur du vallon,
Fleur sans appui, fleur solitaire,
Le souffle froid de l’aquilon A flétri ton lustre éphémère.
Tel est aussi notre destin :
Ta feuille tombe au vent d’automne, L’ombre voile notre matin,
Et le bonheur nous abandonne.
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Chaque jour amoindrit en nous Uu des trésors de l’existence :
Un rêve qui nous était doux,
Un vœu d’amour, une croyance.
Qui pourrait dire, à tout moment Où l’âme au deuil est asservie,
Ce qui s’en va plus promptement.
Ou de la fleur, ou de la vie.
Cette poétique route de Münsterthal n’est plus aussi fréquentée qu’antrefois. Un chemin de fer réunit à présent Bâle à Berne, et, nous devons le dire, il présente aussi en plusieurs endroits de très-agréables points de vue.
En sortant de Bâle, on passe devant un édifice que je n’ai pas encore mentionné. Les bons Bâlois ne me pardonneraient point de l’oublier. A voir son portique, semblable à celui d’un temple antique* et le jardin et la fraîche pelouse qui l’entourent, et les massifs d’arbres qui décorent son vaste enclos, on croirait aisément que cette maison est la demeure d’un riche et élégant patricien qui l’a fait construire avec une idée d’art, et qui se complaît à y étaler la science de l’horticulture. Non. C’est mieux qu’une demeure réservée à l’égoïste jouissance de quelques privilégiés. C’est le Casino d’été. C’est une hospitalière maison ouverte à tout venant par une brave femme qui, par un sentiment de bénévolence pour l’humanité, s’est livrée à de profondes études
culinaires, qui se vante de servir à ses clients du café où il
n’entre que très-peu de chicorée, du jambon bien supérieur à celui de Mayence et des truites de la Birse assaisonnées avec un talent de premier ordre. Je ne parle pas des Meldspeisen , qui, à ce qu’il paraît, sont des chefs-d’œuvre de gastronomie indescriptibles. Par son savoir et par ses attentions délicates, cette digne femme a élevé son établissement à la hauteur d’une institution de bienfaisance. C’est là que les jeunes amoureux se plaisent à célébrer