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CHAPITRE SEIZIÈME

railles du château de Habsbourg, construit au commencement du onzième siècle. Les habitants des villages voisins en ont fait pour leur tranquillité une sorte de vigie. Un gardien y veille pour donner le signal d’alarme, s’il voyait éclater quelque part un incendie. Que n’a-t-il pu, ce gardien du berceau des Habsbourg, prévenir assez tôt la maison de l’Autriche de l’incendie révolutionnaire qui s’allumait dans ses États!

Dans la petite ville de Brugg, au pied du Wulpelsberg, est né Zimmermann, le célèbre auteur du Traite delà solitude et du Traité de l'orgueil national. A quelques lieues de là, dans le château de Biberstein, est mort, en 1848, Zschokke, l’un des écrivains les plus distingués de l’Allemagne moderne. Son Histoire de la Suisse, une partie de ses contes et de ses romans ont été traduites en français et y ont eu un légitime succès. Son œuvre la plus populaire est celle qu’il publia dans son âge mur, sans y mettre son nom. Elle est intitulée : Heures de dévotion (Stunden der Andacht) et se compose de huit forts volumes. Les Allemands disent que ce livre est l’expression la plus complète du rationalisme, et déjà ils en ont épuisé plus de trente éditions.

Dans la capitale de ce joli canton d’Argovie, à Aarau, vivent encore deux hommes distingués : M. le docteur Troxler, auteur de plusieurs ouvrages de philosophie, et M. Rochholz, auquel nous devons un recueil de légendes qui attestent une intelligence poétique et une vaste érudition.

Peu de voyageurs, à moins d’une raison particulière, se détournent de leur route pour visiter cette petite ville d’Aarau, qui, en réalité, ne leur offre pas un édifice remarquable. Mais que ceux qui ne sont pas trop pressés d’arriver au terme de leur trajet s’arrêtent au moins quelques heures à Olten, ne fût-ce que pour y faire une promenade.

Olten est une bourgade du canton de Soleure, construite sur remplacement d’une colonie romaine, au sein d’une vaste plaine entourée d’un cercle de montagnes, dont les cimes semblent se

projeter en arrière, comme pour mieux découvrir aux regards du voyageur ce beau bassin de verdure arrosé par l’Aar.

Sur cette rivière s’élève un pont couvert par une toiture en bois et parsemé de petites boutiques. On dirait un bazar, et, si l’on n’y voit point, comme dans les bazars de l’Orient, de riches étoffes de soie, des magasins de chiboucks ou de bijouteries, on peut y voir de tous côtés, ce qui vaut mieux, les merveilleuses couleurs, les trésors d’une riche nature.

Au delà de ce pont est la petite cité, élégamment bâtie et soigneusement administrée. Oue de fois n’a-t-on pas dit que les communautés catholiques ne sont ni si laborieuses, ni si prospères que les communautés protestantes! Les habitants d’Olten sont de très-fervents catholiques, et, avec la meilleure volonté du monde, il 11e me serait pas possible d’indiquer dans toute la Suisse protestante une ville plus riante, plus animée et plus proprette que la leur. Le travail industriel s’y allie au travail agricole, et les spéculations du commerce aux plaisirs de l’étude. Dans celte ville, qui ne renferme pas plus de quinze cents habitants, il y a une trèsbonne librairie, une société de lecture, plusieurs écoles assidûment fréquentées et une importante papeterie. On y compte quatorze fabriques de bas de laine, et on y fait un commerce assez considérable de vins et de céréales.

En 1807, les habitants d’Olten ont rebâti dans un style de fort bon goût leur église paroissiale, et un de leurs concitoyens, un peintre d’un talent remarquable, M. Martin Distal, l’a décorée d’un de ses meilleurs tableaux.

Le temple protestant 11’est ouvert que le dimanche, comme les salles académiques où les professeurs ne font qu’une leçon par semaine. L’église catholique est ouverte sans cesse. C’est le refuge du pauvre et de l’affligé, et sans cesse il y a dans le monde des pauvres et des affligés.

Le jour où je visitai celle d’Olten, il y avait là un homme en deuil qui priait dévotement. 11 était vieux, et sa ligure exprimait

une profonde tristesse. Peut-être avait-il perdu la fidèle* compagne de sa vie, peut-être l’enfant qui devait réjouir sa vieillesse, et il venait demandera Dieu une consolation dans sa douleur, un appui dans son isolement!

Un instant après, quatre femmes entrèrent et s’agenouillèrent humblement au bas de la nef. A les voir, avec leurs vêtements poudreux, leur chapelet à la main et leur sac de voyage sur l’épaule, il était aisé de reconnaître ces paysannes catholiques qui vont en pèlerinage à Notre-Dame de la Pierre ou à Notre-Dame des Ermites. Elles semblaient fatiguées, et elles se reposaient dans le saint édifice en continuant une de leurs pieuses pratiques. En sortant, le vieillard les regarda en silence, puis, après avoir échangé à voix basse quelques paroles avec elles, tira sa bourse et leur mit entre les mains plusieurs pièces de monnaie. Ainsi, en un instant, deux misères humaines s’étaient rencontrées dans la maison de Dieu, et l’une par l’autre s’étaient soulagées. Le riche affligé donnait son aumône aux pauvres voyageuses, et les pauvres voyageuses allaient prier pour le riche. On dit qu’il ne se fait plus de miracles. On ne peut compter tout ce qu’il y a chaque jour de mystérieux miracles d’espérance et de charité.

En une heure, le chemin de fer emporte les voyageurs d’Olten à Berne. A peine arrivé dans cette capitale de la confédération, je cours à l’endroit auquel de loin j’ai souvent pensé, et que je désire avant tout revoir, à la plate-forme de la cathédrale. Cette plateforme, qui s’élève à cent dix pieds au-dessus de l’Aar, était autrefois un cimetière attenant à l’église. On l’a aplani, on en a fait une belle place d’environ cent mètres de largeur; on y a posé des bancs, planté des marronniers, construit une balustrade ; on y a érigé la statue en bronze du duc de Zaehringen, le fondateur de Berne. Enfin, pour compléter toutes ces ingénieuses dispositions, deux sagaces industriels, sachant bien que notre pauvre machine corporelle a ses besoins tout autant que l’esprit, ont bâti aux exl rémités de la poétique terrasse deux pavillons, où l’on peut a toute

VOYAGE Ei\ SUISSE.

heure apaiser sa faim el sa soil'. Et tout le jour, il se l'ait dans ees deux philanthropiques établissements une ample consommation de bière, de cale, de glaces, de comestibles; et tout le jour, sur le sol de cette esplanade, où furent jadis creusés les tombes des morts, on voit apparaître une quantité de joyeux vivants. Certes, j’ai vu eu Suisse et dans 1rs autres régions du monde plus d’une promenade justement célèbre : les jardins de Vevay, le balcon de la maison Diodati, la terrasse de l'hôtel de l’Univers, à Chamouni, l’Alaméda de la Havane, la vaste sommité de la pyramide de Chéops, la cime de l’Hécla, la grève de Tromsoe, entre les flots azurés de la mer et les montagnes de neige. Mais en recueillant mes divers souvenirs de voyage, je dois dire que je ne connais rien de comparable à la variété, à la grandeur des images qui se déploient en face de la plate-forme de Berne. Au pied de cette plate-forme, sur les flancs abrupts du coteau qu’elle domine, est un amas de maisons obscures, un des plus tristes quartiers de la cité, traversé par des ruelles sombres, par des escaliers fangeux; le refuge des ilotes qui, en dépit des belles phrases libérales, existent dans les temps actuels, comme dans les temps anciens; la demeure intime du pauvre, entre la haute demeure du riche et les ruines splendides delà nature; plus bas, l’Aar écumant, bondissant dans son cours impétueux et enlaçant entre ses flots d’émeraude une ilq, une maison de bains, un jardin fleuri. Au delà de ce long fleuve, qui descend des glaciers du Grimsel et va près de Coblentz se réunir au Rhin, s’élèvent les collines de Gurten et de Belpberg, revêtues de forêts de sapins, entrecoupées par de larges pâturages, parsemées de chalets; et plus haut, à l’horizon lointain, la chaîne superbe, la chaîne magique des Alpes bernoises, le dôme arrondi de la Blumisalp, les pics aigus du Wetterhorn, du Schreckhorn, du Finsteraarhorn, et la sublime couronne de la Jungfrau.

Avec quel plaisir je les revois, ces magnifiques montagnes çà et la ondulant dans le vaste espace qu’elles occupent, comme les vagues bleuâtres de la mer; çà et là s’élançant dans les airs,

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