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CHAPITRE SEIZIEME

dans les champs de Granson, et un sacristain les exhibe pour quelques deniers dans la cathédrale de la république bernoise.

Après avoir parcouru avec une impression mélancolique la grande nef de cette église, jadis si brillante et aujourd’hui si dénudée, j’ai gravi, par une de ses jolies tourelles, les deux cent cinquante marches qui conduisent à une plate-forme habitée par des gardiens qui sont installés là comme des horloges vivantes, qui nuit et jour doivent sonner eux-mêmes sur une cloche, la plus grosse cloche de la Suisse, chaque heure et chaque quart d heure, pour prouver par cette régularité de mouvements qu’ils ne s’endorment point et veillent sur la ville.

Celle ville confiée à leur vigilance, ils la voient dans toute son étendue, et ils en viennent à la trouver fort monotone, par le devoir qui les oblige à la regarder à chaque instant, afin d’y signaler le moindre indice d’incendie. Mais aux yeux de celui qui n’est point soumis à la même contrainte journalière ni fatigué par Ih même habitude, elle offre un curieux tableau, cette cité de Berne, dans la ceinture d’émeraude des flotsdel’Aar, qui l’enlacent de trois côtés, au milieu d’un terrain onduleux parsemé de hameaux, de villages, de forêts, en face de l’immense horizon, des vertes prairies ou des montagnes de neige.

Il y a environ sept siècles que, sur la pointe de terre entourée par l’Aar, le duc Berthold de Zaehringen, lieutenant de l’empire dans la Suisse allemande, bâtit les premières maisonsde cette ville, à l’endroit où, dans une de ses chasses, il avait tué un ours. I)e là, dit-on, l’origine du nom de Berne, facile altération de Baer (ours) ; de là le respect et la prédilection des Bernois pour ces sauvages quadrupèdes. L’ours grimpant figure seul dans leurs armoiries. L’ours est peint sur leurs bannières et décore plusieurs de leurs édifices. Entre la Grand’rue et la rue du Marché, dans une ancienne tour, il y a une horloge d’un mécanisme compliqué comme celle de Strasbourg. Un coq y crie en battant des ailes, un bouffon y sonne les heures. Mais ce qui plaît le plus aux Bernois, c’est de

voir à chaque heure une troupe de petits ours en bronze, armés de piques, sortir d’une des cavités de l’horloge, dédier devant le cadran et rentrer dans une niche. Sur un autre monument, sur la porte de Morat, stationnent deux ours gigantesques, dessinés par Thorwaldsen, le célèbre sculpteur danois, taillés dans le granit par Abarth d’Unterwald. Enfin, les Bernois, non contents d’avoir autour d’eux tant d’images d’ours, entretiennent dans l’enceinte de leur cité des ours vivants, et ils aiment à les visiter, et ils les appellent familièrement leurs mutze. Un bon bourgeois a fait en mourant à ses chers mutze un legs considérable. Us possèdent un capital, ces heureux oursde Berne ; ils ont des rentes, ils pourraient jouer à la Bourse, spéculer sur la hausse des céréales ou l’expropriation des terres, si dans leur innocence d’ours ils n’ignoraient ces belles occupations de l’homme civilisé, si, dans leur ignorance d’ours, ils n’aimaient mieux vivre tranquillement, se lécher les pattes et dormir.

La louve romaine a fait trembler le monde, le léopard de la Grande-Bretagne a étendu ses griffes sur toutes les mers; l’ours de Berne n’a point conquis un si grand pouvoir ni un si grand renom .

Cependant, il s’est montré en plus d’une occasion assez redoutable. On l’a vu paraître au premier rang dans la bataille de Jammerthal, de Laupen, de Fraubrunnen, de Saint-Jacques, de Granson, de Morat etdeNovarre. Au quinzième siècle, l’ours de Berne subjuguait l’Argovie; au seizième, le canton de Vaud. La révolution française, qui anéantit tant de choses vénérables, immola dans sa frénésie tant de nobles victimes, ébranla et renversa tant de trônes séculaires, cette révolution brisa aussi l’oligarchique gouvernement de la cité de Berne. Les cantons qu’elle avait asservis reprirent leur indépendance. Le trésor, qu’elle avait amassé par de cruelles exactions, lui fut, en vertu d’une justice providentielle, enlevé par le fameux Rapinat. La caste aristocratique qui la gouvernait fut forcée de transiger avec les autres

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