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CHAPITRE SEIZIÈME

beau faire, elles n’inventeront jamais rien de si simple et de si charmant.

Grâce au chemin de fer, il y a de ces paysans qui, pour vendre eux-mêmes leurs denrées ou acheter les diverses choses qui leur sont nécessaires, viennent du sein même de l’Oberland. Un marchand de vieux papiers et de vieux livres, chez lequel j’allais souvent bouquiner, m’a fait faire connaissance avec un de ces paysans de l’Oberland, un vigoureux jeune homme, à l’œil brillant, au pied ferme, qui est un ardent chasseur de chamois. Je ne sais pourquoi la passion de la chasse m’a été refusée. On dit pourtant que c’est une agréable passion, et j’ai vu les meilleurs garçons du monde très-heureux de boutonner leurs fortes guêtres, et de s’en aller par les plaines et les montagnes, par les marais ou par les bois, épier une volée de perdreaux, attendre le passage des canards sauvages, poursuivre jusque dans son repaire le farouche sanglier.

Quoi qu’il en soit de cette jouissance de Nemrod, qui fut un grand chasseur, dit la Bible, je n’ai jamais pu y prendre le moindre goût, et je mourrai, s’il plaît à Dieu, sans avoir effarouché par un grain de poudre le moindre moineau. Mais, de même que le sédentaire citadin, qui de sa vie ne s’est aventuré à traverser avec une barque une innocente rivière, aime à lire les relations des voyages nautiques, des explorations périlleuses, de même je me complais à entendre mes vaillants amis raconter, avec de jolis petits embellissements, leurs aventures de chasse. De plus, j’ai lu avec avidité les récits de chasse à l’éléphant et au tigre, dans les jungles de l’Inde; de chasse au lion, sur les pentes de l’Atlas; de chasse à l’autruche, dans les sables de la Cafrerie; de chasse au bison, dans les immenses prairies de l’Amérique de l’ouest; de chasse au kangourou, dans le sol de l’Australie; de chasse à l’ours, dans les forêts du Canada; de chasse à l’élan et an renne, dans la froide Laponie; de chasse au héron, dans les marais de la Hollande, et je me suis réjoui d’apprendre, par l’entremise de mon

obligeant bouquiniste rie Berne, par les causeries du jeune Ober- Jandais, les principaux détails de la chasse au chamois.

De tous les quadrupèdes des Alpes, celui-ci est certainement le plus intéressant. Sa tête ressemble un peu à celle du bouc; ses cornes sont noires, courtes, arrondies du haut, et recourbées en arrière en forme de crochets; ses oreilles sont longues et étroites; la pupille de son œil forme un carré oblong. La couleur de son poil varie selon la saison. Au printemps, elle est d’un gris blanc; en été d’un brun rouge; elle prend une teinte plus foncée en automne et devient noire en hiver.

Les chamois ne vivent guère isolément. Ils se réunissent ordinairement par petits troupeaux de dix à vingt, et quelquefois quarante individus, mâles et femelles. Comme ils sont très-timides, ils choisissent, pour s’y retirera l’abri des poursuites de l’homme el des animaux de proie, les lieux les plus escarpés, au milieu des rochers, près des neiges et des glaces. Le matin, avant l’aube, ils descendent dans le pâturage le plus rapproché; mais, dès que le soleil parait, ils regagnent leur gîte sauvage, et y passent tout le jour couchés sur la neige. Le soir, ils vont de nouveau chercher leur nourriture, puis reviennent se blottir dans leur refuge. Quand vient l’hiver, ils descendent dans les forêts, et quelquefois même, si la saison est très-rigoureuse, ils se rapprochent des vallées habitées, mais, dès qu’ils peuvent retrouver un aliment dans les hautes régions des Alpes, ils se hâtent d’y retourner. La nature, qui les a faits si craintifs, leur a donné des facultés particulières pour reconnaître le danger auquel ils sont exposés et pour y échapper. Le chamois a les sens de l’ouïe, de la vue et de l’odorat très-développés, et ses jambes de derrière ont une force élastique incroyable. D’un bond, il peut atteindre à dix pieds de bailleur, ou franchir un large gouffre. Il court le long des rocs avec la même assurance et la même vitesse que l’antilope dans les plaines de sable de l’Afrique, et gravit lestement des parois presque verticales.

A ces moyens de sauvegarde, il joint une extrême vigilance. Quand les chamois s’arrêtent dans un pâturage, ils ne cessent de rester attentifs au moindre bruit et au moindre mouvement. De plus, à quelque distance est une vedette qui, dès qu’elle entrevoit un péril, les en avertit par une sorte de sifflement qu’elle produit en chassant fortement son haleine contre ses dents et entre ses narines. Cette vedette est ordinairement la femelle la plus âgée du troupeau. Les chamois semblent d’un commun accord la choisir pour leur guide, et lui confier la direction absolue de la communauté. Us la suivent docilement et obéissent toujours à son signal. Que si, par malheur, elle périt, les pauvres timides animaux, sur lesquels elle veillait avec une sorte de sollicitude maternelle, sont tout effarés et épouvantés. On les voit alors se disperser de côté et d’autre, comme des abeilles qui ont perdu leur reine, et parfois même on les voit follement courir au-devant du chasseur.

Les innocents chamois, exposés en leurs sauvages retraites à l’éboulement des rocs, à la chute des avalanches, ont en outre plusieurs ennemis : l’ours, le loup, le lynx, et même le puissant vautour des Alpes, le lammergeier, qui peut entre ses serres enlever leurs petits. Mais le plus redoutable de ces ennemis, c’est l’homme, c’est l’agile et courageux chasseur.

Ordinairement deux ou trois hommes se réunissent pour gravir les rocs escarpés, pour s’aider l’un l’autre à franchir les passages difficiles, et guetter ensemble la proie qu’ils convoitent, le pauvre, l’ inoffensif chamois, dont le sang bu tout chaud est, dit-on, un préservatif contre le vertige, dont la chair est un mets délicat, dont la peau est recherchée par les gantiers, et les cornes par les fabricants de cannes.

Mais il est plus d’un hardi montagnard qui se hasarde seul dans cette aventureuse expédition. Armé d’une carabine rayée à deux coups, et portant sur son épaule un petit sac dans lequel il a mis du pain d’avoine, un morceau de fromage, un flacon de kirsch, il part la nuit pour arriver au point du jour dans les pâturages

élevés où il espère trouver les chamois. S’il parvient à les découvrir de loin, à l’aide d’une lunette, il tâche de monter, par de longs détours et avec de grandes précautions, au-dessus de l’endroit où le troupeau stationne. S’il réussit alors à tuer ou à blesser un chamois, il se précipite vers lui et commence par lui couper les jarrets. Si alors il n’est pas très-éloigné de sa demeure, il prend l’animal sur son dos et l’emporte. Sinon il le dépèce et n’en prend que la peau.

Mais souvent cette chasse ne s’accomplit pas si aisément ni si vite. Les chamois, avertis par leur fidèle vedette ou par leur propre instinct de l’approche de leurs ennemis, s’enfuient précipitamment dans des repaires inaccessibles. C’est alors que le chasseur doit se résigner à une rude tâche et à de cruelles fatigues. Alors, emporté par sa passion, il ne s’arrête plus devant aucun danger. Il traverse les couches de neige sans s’inquiéter des abîmes qu’elles recouvrent; il s’engage intrépidement dans les parages les plus périlleux, escalade les rochers sans .songer comment il pourra redescendre. La nuit le surprend au milieu de sa marche ardente. 11 s’assoit au pied d’un roc, tire de sa besace sa chétive provision, fait son repas frugal, pose une pierre sous sa tête et s’endort en songeant au gîte où les chamois se sont réfugiés. Le lendemain en s’éveillant il mesure du regard les précipices qu’il doit franchir, boit un peu de kirsch ou d’eau-de-vie pour se réconforter, puis se remet en route.

Ce chasseur passe ainsi quelquefois plusieurs jours de suite dans le désert des montagnes. Pendant ce temps sa femme ou sa fiancée s’inquiète, se tourmente, et dans son anxiété n’ose pas s’endormir; car c’est une opinion populaire dans la contrée des Alpes que, lorsqu’un homme a péri sur les rochers ou dans les glaces, il apparaît la nuit à la personne qui lui est la plus chère, pour lui dire où est son corps et la prier de lui faire rendre les derniers devoirs.

Tel est pourtant l’attrait, de cette chasse, que la plupart.de ceux

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