CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
En m’adressant à moi-même cette question, je me rappelle quelques pages d’un doux et pieux prêtre auquel je suis lié par les plus fermes et les plus tendres liens d’affection. Je ne puis résister au désir d’intercaler ici comme un délicat ornement, dans mes rapides esquisses, ses aimables réflexions, et je suis sùr que quiconque ne les connaît pas me saura gré de les lui révéler.
« On n’a jamais, dit-il, voyagé autant et si loin qu’on le fait de nos jours. Ce n’est pas assez maintenant d’être sorti des limites de la France pour dire qu’on a voyagé. 11 faut avoir fait le tour de 1 Europe, avoir passé la mer, visité l’Afrique, être allé en Asie et jusque dans les contrées les plus reculées de l’Amérique, aprèsquoi ou n’est pas encore content. La terre nous manque avant (pie le désir de voir du nouveau s’éloigne de notre cœur. La curiosité nous entraîne d’un pays dans un autre et n’est jamais satisfaite. C’est qu’on cherche la nouveauté où elle n’est pas. Si grand que soit le monde il n’est pas infiniment varié. Après qu’on a vu un peu de pays, on retrouve partout les mêmes aspects, et l’on pourrait aller jusqu’au bout du monde sans plus rien découvrir de nouveau. Un se décide à retourner aux lieux d’où l’on est parti ; on y rapporte son ennui, que l'on croyait y avoir laissé, et qui nous avait suivis. Alors on trouve souvent, dans image plus calme, qu’on avait près de soi ce que l’ardeur de la jeunesse nous avait conduits à chercher si loin. Combien n’y a-t-il pas d’endroits inconnus, négligés, qu’on ne daigne pas regarder parce qu ils sont près de nous, et (j ni fixeraient mieux nos désirs que tant d’autres endroits si vantés, à qui l'éloignement donne eu effet tout l’avantage plutôt qu’une beauté supérieure, car le plus souvent c’est la difliculté d’obtenir les choses qui en fait le prix à nos yeux.
« Je connais dans les montagnes du Jura une vallée qui réunit la grâce heureuse des paysages du midi au charme triste de ceux du nord. A voir le ruisseau qui la traverse, et qui court entre des bordures de fleurs de toutes les couleurs, de boutons-d’or, de myosotis bleus, les baies vertes et fleuries qui la coupent en divers
sens, les bouquets d’arbres semés dans la prairie pour en varier l’aspect, on pourrait se croire dans une de ces fraîches vallées de la Grèce ou de l’Italie, que les poètes anciens ont chantées. Mais en regardant tout autour de cette vallée, les forets de sapins aux longs rameaux, aux teintes sombres, les montagnes qui, s’élevant en amphithéâtre les unes derrière les autres, se perdent à l’horizon dans les brumes vagues de l’air et font rêver à l’infini, on se sent pris de la même tristesse douce que les voyageurs éprouvent dans les contrées du nord, sous un ciel voilé, en vue de la mer immense.
«Cette vallée est sur la route qui conduit de Jougne à Lausanne. J’y passai une fois de nuit. La lune et les étoiles brillaient dans le ciel; l’air était pur, à peine voilé par une brume claire, semblable à une gaze transparente à travers laquelle les rayons de la lune projetaient une teinte douce et argentée. Le haut des montagnes, les sommets des arbres et les faites des maisons étaient éclairés de cette lumière, le reste de la vallée était dans l’ombre et un grand silence régnait partout. On n’entendait que le bruit de l’eau dans la prairie, et les clochettes des vaches dont le son me suivit encore longtemps dans la forêt. J’aurais beau voyager, je ne crois pas que je trouve nulle part un lieu plus doux, plus charmant que cette vallée, vue sous un ciel pur, à la clarté des étoiles, dans le repos de la nuit.
« Les voyageurs que l’humeur inquiète, le désir de voir entraîne loin de leur pays, sont semblables à l’ambitieux, qui, retiré au fond de la province, ayant quelque bien et une paisible existence, s’avise un jour de souhaiter la fortune. C’est une déesse qui ne visite point les lieux retirés. Il faudra changer de demeure, la chercher de ville en ville, dans les lieux où l’on croit qu’elle habite. Qu’à cela ne tienne! On part sans rien regretter de tout ce que l’on quitte. Compter les allées et les venues, tous les chemins où l’on s’aventure à sa poursuite, combien on en prend de divers que l'on quitte pour les reprendre, les quitter de nouveau,