CHAPITRE DIX -SEPTIÈME
y revenir ensuite, ce serait trop long-. C’est assez dire que l’on se lasse avant d’avoir ce que l’on veut. Car même si l’on parvient à saisir la fortune, on n’est pas beaucoup avancé. Fortune et contentement sont deux; on n’a pas l’un avec l’autre. Ou plutôt, c’est la fortune qui est double. Quand on croit la tenir, elle nous laisse son apparence et glisse elle-même d’entre nos mains, emmenant avec elle le contentement, et nous la voyons ensuite aussi loin devant nous sur la route que le premier jour. Qu’ai-je fait? se dit-on alors, j’avais le repos, je l’ai changé pour l’inquiétude. Je tenais la réalité, je l’ai laissée pour courir après une ombre. Cela dit, on est trop heureux de revenir au village, de rentrer dans son humble maison, d’v reprendre les occupations utiles de chaque jour, et les entretiens, honnêtes avec ses voisins, le soir sur le pas de la porte.
.• Heureux qui vit chez soi,
De régler ses désirs faisant tout son emploi.
«La Fontaine l’a dit. 11 a peint dans ses fables l’humeur inquiète du voyageur et celle de l’ambitieux. Leurs caractères sont pareils, et pareilles leurs aventures. Tous deux quittent le repos pour suivre des chimères : l’un la fortune, l’autre la nouveauté, jusqu’à ce que l’ennui de courir toujours vers un but trompeur qui s’éloigne à mesure qu’ils en approchent, les ramène à ce qu’ils n’auraient jamais dû quitter, la médiocrité, les habitudes communes de la vie, dans laquelle ils trouvent le contentement que 11e donne pas la fortune ni l’extraordinaire. En revoyant en idée cette vallée paisible dans les montagnes du Jura, j’v place le nid des deux pigeons et la maison des deux amis, des fables de la Fontaine. »
Fribourg a été une ville belliqueuse. Ses soldats se sont distingués dans les guerres de la Suisse, et se sont, à diverses époques, enrôlés en grand nombre dans les armées étrangères. Fribourg a donné aux différents États de l’Europe plus de cinquante officiers.
généraux, dont deux feld-maréchaux à l’Autriche et dix lieutenants-généraux à la France.
Dans l’enceinte de cette ville subsiste encore un vivant monument d’une de ses mémorables journées de guerre. C’est un tilleul, un gigantesque tilleul de vingt pieds de circonférence. La légende populaire raconte qu 'après la bataille de Morat, cette glorieuse bataille qu’on a comparée à celle de Marathon, un jeune Fribourgeois, voulant être le premier à annoncer à ses concitoyens le triomphe de la nation suisse, courut sans s’arrêter, du champ de bataille jusque dans sa ville natale : « Victoire! victoire! » cria-t-il en brandissant comme une palme une branche de tilleul. Puis il tomba sur le sol, brisé par la fatigue. A l’endroit où il était mort, on planta la branche de tilleul, et elle s’enracina dans la terre, et il en sortit une tige vigoureuse qui, d’année en année, grandit, se développa, devint large et touffue comme le colossal ombu des pampas. Mais il est vieux à présent, ce noble tilleul. Il a près de quatre cents ans, et les années ont épuisé sa force. La sève ne circule plus qu’à peine sous son épaisse et rugueuse écorce, sa cime est découronnée, et ses rameaux, pareils dans leur langueur aux bras d’un vieillard, s’appuient sur des piliers construits exprès pour les soutenir. Quinze générations ont successivement passé sous son, ombre. Les hommes de la génération actuelle le regardent avec respect.
Fribourg a été et est restée une ville religieuse. Deux édifices religieux dominent ses maisons, ses créneaux, ses remparts. L’un est le pensionnai des jésuites: l’autre, l’église Saint-Nicolas. Le pensionnat des jésuites, fondé en 1818, fut un des plus grands collèges du monde. Il réunissait sept à huit cents élèves de toutes les nations. En 1847, après la malheureuse défaite du Sonderbund, les zélés protestants, les bénins réformateurs exigèrent la suppression de cet établissement et le renvoi des jésuites. Non contents d’avoir dépeuplé la maison qui offusquait leurs regards, ils voulurent la dégrader. Ils y entrèrent les armes à la main, lu i-