CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
faux, la faneuse prend son râteau. Toute l’active colonie s’en va de par les prés faire gaiement sa récolte de foin. Mais soudain voilà que ces bons ouvriers sont surpris par des signes de mauvais augure: un nuage au ciel, nu coup de vent impétueux, be vieillard expérimenté lixe un regard attentif sur l'horizon, secoue la tête d’un air soucieux et engage les jeunes gens à redoubler d’efforts pour finir au plus vite leur besogne. Il espère que le foin étendu au soleil sera mis en monceaux, chargé sur la voiture, charrié dans la grange, avant l’explosion de l’orage. Cependant les nuages s’épaisissent, s’élargissent, et graduellement voilent de tout côté la surface du ciel, be vent, plus fort et plus fougueux, fouette les robustes rameaux des chênes séculaires, plie les branches flottantes des saules, courbe la cime des peupliers, enlève sur ses ailes les amas d’herbes que les mains des faneuses cherchent en vain à contenir, puis s’engouffre dans les gorges des montagnes, sifflant, hurlant, gémissant comme une légion de furies déchaînées.
Dans les pâturages, les bergers courent après leurs vaches éperdues, et s’efforcent de les rassembler sous le toit du chalet, de peur que, dans leurs bonds effarés, elles ne glissent au fond des précipices.
Dans les villages de la vallée, les cloches s’ébranlent et sonnent le tocsin : Vtios roco , falgnra frarujo. b’éclair sillonne connue un dard de fer les nuées noires et sinistres. L’ouragan éclate, l’ouragan <] n i menace d’anéantir en un instant le travail de plusieurs mois, l’espoir d’une année. La foudre gronde, mugit, roule dans l’atmosphère embrasée, comme le char d’airain de ïhor, le vieux dieu des Scandinaves, et tous les échos des bois, des grottes profondes, retentissent de son fracas. Des femmes, des vieillards, des enfants se réunissent dans l’église, s’agenouillent avec angoisse sur le pavé de la nef, invoquent avec piété le Dieu des miséricordes, la Vierge, les saints, par des hymnes suppliantes, parles litanies : Parce , Domine ; San cia Maria, or a pro no! ns.
Et l’orage continue, et l’on entend à la fois résonner les éclats formidables du tonnerre, les plaintives vibrations de la cloche d’alarme, les pieuses prières de la foule effrayée. Puis voilà que peu à peu enfin la fureur de l’ouragan s’apaise, le vent ralentit son essor furibond, la foudre s’arrête dans ses élans, comme si elle était comprimée par. la main de son souverain Maître. Iles nuages, qui portaient dans leurs flancs une effroyable tempête, tombe une pluie tiède qui grésille sur le feuillage et humecte les plantes altérées. Puis ces nuages, gonflés comme de noirs ballons, s’éclaircissent, s’entr’ ouvrent, se dispersent au souffle d’une brise bienfaisante. L’azur du ciel reparaît à travers leur rideau déchiré. Le soleil resplendit sur cette scène naguère désolée. Le péril est passé. Les coeurs saisis de crainte se dilatent. Aux sons lamentables du tocsin succède un joyeux carillon; aux douloureuses invocations des fidèles le Te Deum d’actions de grâces.
L’émotion que m’a fait éprouver ce poème de la région des Alpes, je la dois à un savant artiste, à l’organiste de la cathédrale de Fribourg, à M. Yogt. Par la magie de son talent, par la puissance de son clavier, j’ai entendu successivement les gazouillements, les mélodies, les diverses rumeurs d’une joyeuse matinée d’été; les sons de la trompe rustique, les tintements des cloches, les religieux accords des voix humaines, les sifflements des vents; et, quand les tuyaux de son orgue gigantesque ont été employés à imiter le fracas du tonnerre, j’ai cru qu’en effet le tonnerre allait tomber sur le toit, de l’église, et n’ai reconnu mon illusion qu’en voyant le ciel bleu et serein à travers les vitres des fenêtres.
Aloys Mooser, qui a fait ces magnifiques orgues, est né à Fribourg. Dans cette même ville, ou dans le canton dont elle est la capitale, sont nés plusieurs autres hommes distingués, entre autres : Guillimann, l’auteur du savant ouvrage intitulé : De reluis llelvetiorum ; Grimoux, le peintre fantasque et original; le père Gérard, de l’ordre des Cordeliers, renommé au loin comme philosophe et comme pédagogue; Terrier, qui, au dix-huitième siècle,