CH A PI TR E DIX- HUITIÈME
grande partie protestante, mais elle a aussi une église catholique. Sa vraie langue est le français, mais elle comprend l’allemand. Par déférence, je crois, pour les gens de Franche-Comté, qui sont au nombre de ses visiteurs les plus assidus, elle a même pris 1 ac¬
cent franc-comtois. Du moins j’ai reconnu à l’hôtel de Londres et dans plusieurs autres maisons cet accent particulier de mon pays natal.
Par sa situation, Yverdon offre aux belles dames qui viennent la visiter de riantes promenades et plusieurs agréables points de vue. Par son caractère studieux, Yverdon mérite d’attirer l’attention de ceux qui aiment à observer, dans les lieux où ils passent, les diverses manifestations du mouvement intellectuel.
11 existe une quantité de livres en différentes langues.qui portent à leur première page le nom de Londres et qui furent imprimés au dix-huitième siècle, non point dans la capitale de la Grande-Bretagne, mais dans la modeste cité d’ Yverdon, par le savant napolitain Felice. Cet intrépide typographe réimprima même toute Y Encyclopédie de d’Alembert, tant il avait envie d’imprimer.
En 1 80ô, Pestalozzi, cet humble enfant de Zurich qui s’est illustré par son amour pour la profession d’instituteur et sa méthode d’enseignement, fut appelé à Yverdon. Les magistrats lui abandonnèrent les vastes salles, les quatre tours du château bâti au douzième siècle par un comte de Zaehringen. Pestalozzi y établit son école, et y resta vingt ans. De là sont sortis des maîtres qui ont de tous côtés propagé ses leçons. Maintenant le vieux manoir féodal est encore occupé par une école fréquentée par cinq cents enfants.
La petite ville d’Yverdon, qui ne renferme pas plus de quatre mille habitants, consacre chaque année une somme de vingt mille francs à l’entretien de ses établissements scolaires. Elle a aussi un petit musée d’antiquités, une bibliothèque de douze mille volumes, cl plusieurs librairies où l’on trouve, très-
peu de temps après leur publication, les principales productions littéraires de la France et de l’Allemagne.
Yverdon, de même que Neuchâtel, Lausanne et plusieurs autres villes de la Suisse française, est une pépinière d’institutrices. Les pères de famille qui n’ont pas assez de fortune pour pouvoir assurer une dot à leurs filles, tâchent de leur donner une fructueuse instruction. Elles étudient l'histoire, la géographie, l’allemand et l’anglais peut-être, et peut-être la musique. Il est convenu qu’elles doivent connaître parfaitement la grammaire française. C’est là surtout ce qu’on exigera d’elles dans la carrière qu’elles se proposent de suivre. C’est parce qu’elles parlent la langue française dès leur enfance qu’il sera facile de leur procurer des emplois de gouvernantes en pays étranger, notamment en Allemagne et en Russie. Leur cours d’études étant fini, elles disent adieu au toit natal, elles partent, n’emportant pour tout bien que leur science pédagogique, et s’en vont quelquefois bien loin, bien loin, enseigner aux enfants des riches ce qu’elles ont appris dans leur pauvreté. Il en est dont la simple histoire se transforme parfois en un singulier roman. Il en est qui, dans lamodestie de leur condition, inspirent de grandes passions à des riches personnages. Il en est qui se marient et possèdent des châteaux et des terres dans le pays où elles sont entrées avec leur petit bagage de gouvernantes. Il en est qui, après avoir fait deux ou trois éducations, reviennent au foyer de famille pour y vivre tranquillement du fruit de leurs économies. Et un beau jour, voilà qu’on voit s’arrêter à leur porte un magnifique équipage; un domestique en livrée ouvre la portière, une jeune femme, dont les passants admirent l’élégante toilette, entredansl’humbledemeurequilui a été indiquée, et l’on entend résonner dans la rue des exclamations de surprise etdes cris de joie. C’est une grande dame d’une lointaine cité qui, en voyageant en Suisse, a voulu revoir l’institutrice qui lui a donné des leçons d’orthographe. Et la grande dame est elle-même tout émerveillée de son acte de condescendance, et la famille de l’institutrice par-