‹ Voyage en SuisseChapitre 173 sur 200 · CHAPITRE I) I X - Il U 1 T I K M K · texte numérisé non relu

CHAPITRE I) I X - Il U 1 T I K M K

Iera longtemps de l'honneur qui lui a été fait. Ce sont là les belles pages de la chronique des gouvernantes. Mais combien il y en a de ces pauvres émigrantes qui, par un sort funeste, n’ont connu que les écueils et les rigueurs de leur profession, la hauteur et le dédain du parvenu, l’amertume du pain de l’étranger! Combien il y en a dont la douceur naturelle s'est peu à peu changée en fiel, qui, par l’effet des duretés qu’elles ont subies, deviennent revêches, défiantes, hargneuses, ou qui meurent ignorées sur un sol lointain, en regrettant de n’avoir pas appris tout simplement un métier manuel à l’aide duquel elles auraient pu vivre près de leurs parents.

Deux hommes m’ont particulièrement intéressé à Yverdon. L’un est M. Crottet, pasteur protestant; l’autre M. Naeff, chef d’institution. M. Crottet, Français de naissance, est un homme laborieux, instruit, qui a déjà publié plusieurs ouvrages remarquables, entre autres une histoire détaillée d’Yverdon et une elfronique protestante. M. Naeff dirige une école de sourds-muets fondée par son père. Il a entrepris de rendre la parole à ces malheureux. Par un système d’épelage particulier, par une œuvre de patience continue, il les habitue à décomposer les syllabes, à prononcer d’abord les consonnes nasales, puis les consonnes gutturales, puis les voyelles, et enfin à assembler les mots. Une petite fille de dix ans, qu’il a interrogée devant moi, a répété sa leçon et m’a dit bonjour assez distinctement. Mais il était pénible de voir les efforts qu’elle était obligée de faire pour articuler chaque syllabe. L’établissement, de M. Naeff renferme une cinquantaine d’élèves appartenant à dive: ses contrées suisses. La durée de leur cours d’éducation est de six ou sept ans. A une lieue d’Yverdon est le fameux champ de bataille de Crandson, où l’en vit les paysans suisses s’avancer bravement, avec leurs piques et leurs hallebardes, contre la splendide armée du duc de Bourgogne, où l’on entendait mugir ces deux grandes trompes, qu’on appelait le taureau d’Uri et la vache d Unterwalden .

Ce fut en 1470 que Charles le Téméraire entreprit sa fatale expédition contre ce peuple de montagnards qui avait déjà vaincu la puissance de l’Autriche. « 11 avait amené de Lorraine, dit M. de Barante, à peu près trente mille hommes; le comte de Romont lui conduisit environ quatre mille combattants de Savoie; six mille hommes lui arrivèrent aussi du Piémont et du Milanais. L’artillerie était la plus belle qu’on eût jamais vue. Quant aux bagages de cette armée, ils étaient immenses. Jamais le duc n’avait marché en si grande pompe. 11 traînait avec lui toutes ses richesses : sa chapelle, ses joyaux, ses belles armures, ses services d’or, de vermeil, d’argent. Ses serviteurs, ses pages, ses archers étaient éclatants de broderies et de dorures.

« Ce n’était point qu’il eût pour sa personne le goût de la mollesse et du faste. Au contraire, il se plaisait parfois à se montrer, au milieu de cette magnificence, vêtu d’un mauvais petit habillement gris. Mais sa splendeur avait crû avec son orgueil. Il aimait à paraître aux yeux des princes et des ambassadeurs de la chrétienté dans un appareil qui leur imposât et leur donnât l’idée de sa grandeur, prenant ainsi par avance l’extérieur de cette puissance royale et impériale qu’il rêvait de plus en plus. Il était lier de mener à sa suite et de tenir au-dessous de lui des princes et des grands seigneurs : Frédéric, prince de Tarente, fils du roi de Naples; le comte de Romont, le duc de Clèves, Philippe de Bade, le comte de Marie, le sire de Château-Guy on.

f< Aussi cette armée rappelait-elle ce que les historiens des temps anciens rapportent des camps de Xerxès et des grands rois de Perse. Autour du duc et des princes, on voyait mêlés aux gens de guerre une foule de valets, de marchands, de femmes et de filles de joyeuse vie. Toute cette multitude occupait à la ronde les villes, les bourgs, les villages, les campagnes, et retentissait au loin dans les montagnes et les vallées du Jura, dont les pauvres habitants n’avaient jamais rien imaginé de pareil. »

Une petite troupe de huit cents Suisses, renfermés dans le cbà-

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(eau de Grandsou, se défendit intrépidement contre l’année qui la cernait, puis enfin se résigna à capituler. Le duc, pour effrayer ceux qui auraient la pensée de lui opposer encore une telle résistance, lit pendre impitoyablement deux cents de ces vaillants soldats. Mais le jour même où il commettait cet acte de cruauté, les confédérés se réunissaient dans la plaine de Grandsou. Il en venait de Bâle, de Zurich, de Berne, de l’Argovie, de Schwytz. Strasbourg même et Colmar envoyaient leur contingent. Bientôt toutes ces diverses cohortes, alliées l'une à l’autre par un même désir de liberté et d’indépendance, formèrent une armée de trente mille hommes, et la bataille s’engagea.

Un vieux manuscrit, que j’ai trouvé sur une table du château de Grandsou, raconte en termes naïfs ce mémorable événement :

« L’an 1 47(5, le duc Charles de Bourgogne attaqua Grandsou avec cinquante mille hommes contre huit cents, qui le défendirent pendant huit jours, et après se retirèrent au château, où, se défendant vaillamment, lé duc usa d’une finesse pour les prendre, en leur disant que le pays était déjà à lui jusqu’à Biemie. Us se rendirent, et le duc en lit pendre et noyer cinq cents. Pendant ce temps, les Suisses s’approchent et donnent l’épouvante aux Bourguignons, qui, étant attaqués de toutes parts, prirent la fuite. Le duc se sauva aussi, laissant une grande quantité de richesses; trois cents tonnes de poudre, des habits de soie en quantité avec un trésor inestimable de précieux joyaux, d’or, d’argent et de pierres précieuses, des charrettes chargées de cordes â l’aide desquelles il avait résolu de pendre les prisonniers; enfin une quantité de diverses choses d’or et d’argent, entre autres un bain d’argent, lequel il avait fait apporter avec soi pour plus grande magnificence. On trouva aussi une somme infinie d’argent, laquelle les victorieux se partageaient à plein chapeau. Après cette victoire, les confédérés entrèrent â Grandsou, dépendirent les soldats; des mêmes liens attachèrent â leur place autant de Bourguignons. » Parmi les trésors de Gharles il y avait trois gros diamants dont

les Suisses ignoraient -la valeur et qui lurent vendus d’abord à vil prix. Le plus beau fut livré par le curé de Montagni à un Bernois pour trois écus, et plus tard acheté par le pape .Iules II pour vingt mille ducats. Il est un des ornements de la tiare pontilicale.

Le second, après avoir passé en différentes mains, lut acheté par Henri Vlll, roi d’Angleterre, et porté par sa lille, Marie, en Espagne.

Le troisième, qu’on appelle leSancy, je l’ai vu, à Helsingfors, briller sur la poitrine d’une charmante Finlandaise, madame P. Demidoff.

Près de la sanglante arène des Suisses et des Bourguignons, sur une colline, s’élève la riante ville et le vieux manoir de Grandson. C’était jadis le principal domaine et la résidence habituelle d’une des plus nobles et des plus anciennes familles de la Suisse. Le dernier descendant de ces puissants seigneurs, dont le nom se retrouve fréquemment dans les anciennes annales et les anciennes chartes de l’Ilelvétie et de la Franche-Comté, le jeune, brave et galant Ollion, qu’on avait surnommé le chevalier sans pair , acheva par sa mort, en 1395, dans les plaines de la Bresse, un roman dont il avait fait sur les rives verdoyantes du lac de Neuchâtel plus d’un chapitre. 11 aimait la belle Catherine Belps, la femme de Gérard. d’Estavayer. Si Catherine l’aimait aussi, l’histoire ne le dit pas , mais Gérard le crut; il n’aspirait qu’à se venger, et un jour vint où il put apaiser sa haine sans compromettre le nom de sa femme. Tous les historiens suisses ont dit le combat qui s’engagea entre l’implacable Gérard et le galant Othon. IJn savant italien, M. Cibraria, en a fait un récit détaillé qui a été habilement imité par M. G. Arandas. D’après cet écrivain, nous reproduisons, comme une curieuse page d’histoire et une curieuse scène de mœurs de la Suisse du moyen âge, le récit du fameux duel des deux chevaliers vaudois.

Le jour de la Toussaint, Amédée \ Il de Savoie mourut à la fleur

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de l’àge dans de cruelles douleurs. Prêt à rendre le dernier soupir, il accusa de sa mort le médecin Jean de Grandville, donna l’ordre de le faire arrêter el de l’appliquer à la torture.

En effet, les souffrances qu’endura le malheureux prince et les taches livides et noires répandues sur son cadavre ne permirent bientôt plus de douter qu’il ue fût mort empoisonné.

Cependant, au lieu de faire arrêter Jean de Grandville, Uthon de Grandson ne craignit pas de lui assurer une retraite sur ses terres, après l’avoir arraché des mains de deux pages qui, par une sorte de piété envers la mémoire de leur maître, avaient cru devoir s’en saisir aussitôt.

La mort atroce de ce prince infortuné excita l’émotion la plus vive parmi les populations dont sa valeur et sa générosité l’avaient fait l’idole. Dans la violence de leurs regrets, on les vit occupées avec ardeur du soin de chercher le parricide. Chacun disait pourtant que le sang du coupable ue pourrait suflire à payer l'attentat qui, dans un seul homme, avait frappé la nation entière, anéanti les plus justes espérances el ébranlé l’Etat jusqu’en ses fondements. Et ce fut là, sans doute, le plus éclatant hommage rendu au prince dont la mort laissait un si grand vide et enfantait de si grandes craintes.

Une grande et solennelle voix s’élevait donc de toutes parts, réclamant justice et vengeance.

Bonne de Bourbon députa le prince de Murée, accompagné de commissaires choisis, pour ouvrir et suivre sans délai une enquête à ce sujet. Cette enquête eut pour premier résultat l’arrestation de Pierre de Compilés, depuis longtemps attaché à la cour de Savoie en qualité d’apothicaire. C’était au mois de mai 1392. Il confessa son crime et reconnut avoir préparé, par les ordres de Grandville, le breuvage empoisonné qui avait donné la mort à son maître. Deux mois plus tard, il fut condamné à la peine, des parricides. Son exécution eut lieu à Chambéry, au mois de juillet de celle même année 1392; il fut traîné au supplice garrotté à la queue

d'un àne qu’on avait à cet effet emprunté d’une juive. Pour augmenter encore l’ignominie de la peine, son corps lut coupé en trois quartiers, chacun desquels fut salé avec soin et expédié à une ville. Bourg en Bresse eut sa tète; ce hideux présent valut à son porteur onze florins jiarvi ponderis.

Jean de Grandville, bien que réfugié en Bourgogne, était également dans les fers; mais la torture à laquelle il fut soumis en présence des ducs de Bourbon, de Berri et de Bourgogne, ne put arracher de cette âme de fer ni un aveu ni un mot, qui pût faire naitre la lumière sur sa complicité dans l’attentat. Un historien rapporte même que, renvoyé innocent, il fut immédiatement reçu au service du duc de Bourbon, et que, par suite des déclarations qu’il lit à son lit de mort, Amédée Mil voulut faire rapporter la sentence qui pesait sur Pierre de Lompnès et réhabilita la mémoire de ce condamné, en ordonnant le transfert de ses restes dans l’église

de Brou.

Quoi qu’il en fût, la voix publique cherchait ses coupables plus haut que Grandville, et s’arrêtait tout d’abord à Othon de Grandson. La conduite de ce seigneur, il faut le dire, devenait la source première des soupçons qui s’attachaient à lui; et dans le pays de Vaud même, où s’étendait la plus notable partie de sa domination, de graves antécédents étaient là qui l’accusaient à leur tour. Othon comparut et devant le roi de France et devant les ducs de Bourbon, d’Orléans, de Berri et de Bourgogne, lesquels, par suite de leurs alliances avec les derniers princes de Savoie, prenaient l’intérêt le plus actif aux affaires de cette monarchie. Et soit que sa justification fût bien réellement complète, soit que la puissance de ses nombreuses amitiés prêtât à sa défense la force dont elle pouvait manquer, elle eut un plein et entier succès; et, si on ne le crut pas tout à fait innocent, on feignit du moins de le considérer comme tel. Toutefois, il ne rentra point immédiatement en Savoie : il séjourna longtemps en France et en Angleterre, et comme il riait vaillant , dit un historien, il ij acquit un grand honneur.

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