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CHAPITRE DIX- HUITIÈME

cun blâme, il devenait souverainement injuste de le contraindre à risquer de nouveau sa réputation et sa vie; d’autres pensaient qu’Othon, âgé de soixante ans, était un peu vieux pour ne placer que le hasard entre l’accusation et lui; mais ceux-là n’osaient le dire, car il eût été téméraire alors de qualifier de pire des jugements ce que l’on était convenu d’appeler le jugement de Dieu. Il paraissait à d’autres encore que la prétendue affection de Gérard pour le prince défunt, n’était qu’un faux semblant derrière lequel se cachait la soif d’une vengeance toute personnelle. Mais le plus grand nombre raisonnait autrement. Il est certain, disait la majorité des conseillers, que de graves soupçons ont entaché la cou-

duite d’Othon; ils n’ont pu suffire à la justice humaine; ce serait donc le cas d’en appeler à la justice de Dieu; à quelque sentiment qu’eût obéi Gérard, on ne pouvait, selon ces derniers, refuser de faire droit à sa requête, dès qu’il s’engageait, corps et âme, à en établir l’équité. On faisait observer enfin que le pays de Vaud se trouvait en proie à deux factions également implacables et furieuses, composées l’une des partisans de Grandson, l’autre de ceux de Stavayé, et qu’il n’y avait de paix possible qu’en abattant le chef de l’une ou de l’autre; le combat proposé devenait donc le seul moyen de rétablir la tranquillité, et un refus ne pouvait avoir d’autre résultat que de perpétuer la division et de jeter une défiance déplorable sur ceux qui fermeraient ainsi l’unique voie ouverte à l’expiation d’un grand crime; rien 11e s’opposait du reste à ce qu’on laissât au temps le soin d’indiquer et de faire naitre un remède plus opportun, en lixant le duel a un terme éloigné.

Ce dernier avis prévalut, et le comte appointa les parties à comparaître devant lui, en sa ville de Bounj en Bresse , le 15 de novembre 1597, pour plus plainement procéder , et statuer en conséquence.

Au jour indiqué, Gérard et üthon se présentèrent devant le comte et son conseil. Gérard réitéra sa provocation et jeta le gaul.

De son côté, Othon de Grandson fit le signe de la croix et parla en ces termes.

« Je prends Dieu, sainte Anne et sa bénoite lignée, en témoins de la vérité, et dis que tu mens et as menti autant de fois comme tu l’as dit, et devant mon souverain seigneur qui cv est présent, je me défendrai, à l’ordonnance de lui et de son sage et honorable conseil, et en ferai cy avant que mon honneur il sera très-bien et très-grandement gardé, et tu en demoureras et seras menteur par devant vous et votre très-noble seigneurie, hors du paysdeVaud, du quel pays, comme j’ai entendu, et m’a été rapporté que l’on vous a écrit, qu’ils me tiennent pour leur ennemi, dont fortement me grève, car, c’est à leur grand tort, considéré que, ni moi, ni mes devanciers ne leur fîmes oncque chose dont eux me dussent tenir pour tel. »

Cela dit, messire Othon jeta le gant à son tour. Il était debout, la main gauche appuyée sur la garde de son épée, et de la droite, froissant et abandonnant tour à tour, selon le besoin de son geste, l’écharpe violette à franges d’or, jetée en sautoir sur son armure. Sa taille était haute et relevée encore de je ne sais quoi de gentilhomme et de guerrier qui donnait à toute sa personne une dignité chevaleresque et saisissante dont les regards de Gérard lui-même semblèrent plus d’une fois avouer l’effet. Sa voix était mâle et animée; elle décelait une colère profonde, mais contrastant avec la rage que trahissait, dès l’abord, l’expreSsion saccadée et tout émue de son adversaire.

Il se lit de nouveau un silence solennel; Othon continua ainsi :

« Mon très-redouté et très-souverain seigneur, selon que j’ai ouï dire à plusieurs anciens et vaillans chevaliers des deux royaumes, et aussi à aucuns de l’empire de l’Allemagne, il arrive que par droit d’armes, tout homme qui se fait appelant de si grands cas, comme de trahison, ou de meurtre et de larcin, doit venir à son appel si bien pourvu de toutes choses, (pie si le juge et le dé-

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lendant l’exigent, il puisse être à la preuve de la vérité à l’heure qui lui sera assignée et sans dilation; mais les chevaliers disent que, si le défendant par nécessité requiert quarante jours de dilation après ce qu’il a répondu à son appel, le juge le lui peut et doit donner. Or, et ainsi, mon très-redouté seigneur, que par la grâce de Dieu vous êtes mon juge en ce cas, que messire Gérard de Stavayé se fait appelant et que je me suis fait défendant. Cela étant, par plusieurs et raisonnables causes, s’il vous plaisait et je voulais, je me pourrais excuser de la bataille et montrer clairement que messire Gérard a menti des choses qu’il m’appelle; premièrement, en montrant comme le roi de France qui est le plus grand et le plus noble roi des chrétiens, et duquel, mon trèsredouté seigneur, votre père, dont Dieu ait l’âme, était le cousin germain, a vu ces choses devant lui, en présence de très-hauts et puissans princes, nos redoutés seigneurs les ducs de Berry, de Bourgogne, d’Orléans et de Bourbon, et plusieurs autres messieurs de son conseil; ils en ont fait enquerre par bonne et mûre délibération, et là, merci Dieu, j’en ai été trouvé pur et net, et non coupable en sa mort, après, les choses ont été examinées et enquereues par si sages et si vaillans princes, comme est monsieur de Bourgogne, lequel sens l’on tient être autant nécessaire pour le bien de la chrétienté, comme d’autre prince qui vive; et après lui, j en ai été deux ans à la cour, à la vôtre en cette ville, à Lyon el autre part, et à Dijon devant lui et devant vous, et à la conclusion ainsi comme il appert, et je me passe à présent de le réciter plus avant, pour ce que je ne me veuille appuyer de rien, fort que pour l’ordonnance de vous et de votre sage et honorable conseil : mais tant vous puis-je bien dire que le noble prince, de sa grâce, a dit devant le roi d’Angleterre, présens messieurs ses oncles, et plusieurs autres grands seigneurs, comme ils m’ont trouvé pur, net et innocent , et m’en tient pour si peu coupable comme sa propre personne; même après, mon très-redouté et souverain seigneur, il n’est pas chouse évidente ni semblable vérité, que là où

il y a tant de vaillans prud’hommes, chevaliers et écuyers, comme il y a en la comté de Savoye, qui tous sont vos hommes liges, dont les meilleurs et les plus grands vous sont appartenus de lignage, et plusieurs des autres ont été avancés pour les dons et par les offices de messeigneurs vos ancêtres; que, s’ils m’eussent sçu un tel défaut, ils n’eussent pas laissé la commission de cettui fait à messire Géiard de Stavayé; car la chouse leur appartient de plus près, et le sçussent et pussent mieux mettre en avant; mais les vaillans prud’hommes, chevaliers et écuyers de votre pays, redoutent Dieu et aiment leur.honneur et ne voudraient prendre nulle fausse querelle sur le peuple chrétien du monde; or, il en est d’autres qui ont conseillé prendre cette querelle contre moi; et de ceux, je ne sais dire, fort que de deux voies l’une, ou ils cuident que la querelle soit bonne, juste et vraie, ou ils savent bien qu’elle est fausse et mauvaise; si ils se pensent qu’elle soit bonne, juste et vraie, ils se montrent faillir de cœur, et recrus, couards et lâches vers monsieur votre père et vers vous, quand ils ne la prennent pour eux-mêmes; et s’ils savent que la querelle soit fausse et mauvaise, ils se damnent et se déshonorent quand, pour l’iniquité qu’ils aient en moi, ils conseillent un chrétien à faire chouse où l’on peut perdre l’âme, l’honneur et la vie; toutes voies ils semblent qu’ils aient bien treuvé soulier à leur pied, quand ils ont treuvé messire Gérard nécessiteux et plein de convoitise, et faiblement advisé, car celle qu'est la commune famé et voix du pays, l’on dit qu’ils lui ont promis de faire ses dépens et donner une somme d’argent, pour prendre cette querelle du seigneur Uglies de Grandson et de sa mort avec celle de mon trèsredouté seigneur, monsieur votre père; et quand plus prendra de mauvaises querelles, tant est pis pour lui, et mieux pour moi, se Dieu plaît, toutes voies, autre que lui a dit ce qu’il dit, qui oneque ne le preuve, ne jamais le fera, ne aussi ne fera messire Gérard, mais en demourra menteur.

« Or, mon très-redouté et souverain seigneur, j’ai toutes choses

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