‹ Voyage en SuisseChapitre 177 sur 200 · OS · texte numérisé non relu

OS

bien et très-grandement gardé et messire Gérard en demeurera menteur. «

Amédée, après avoir entendu la requête et la réplique, litsoriir les deux champions et délibéra en conseil; puis il renvoya la décision au 25 janvier, assignant les parties à se présenter devant lui et son conseil, en sa terre de Bourg, protestant, sur la demande de Gérard, ne vouloir aucunement en cela déroger ni porter préjudice aux libertés, franchises et coutumes du pays de Vaud.

Gérard jura ensuite entre les mains des maréchaux de Savoie et sur les saints évangiles, qu’il se présenterait au jour indiqué, sous peine de voir ses biens confisqués et de se voir tenu [tour menteur et pour félon II donna en outre, pour caution, onze gentilshommes.

Othon, à son tour, posa la main sur l’Evangile et répéta le serment imposé à Gérard.

Du 25 janvier, la décision fut de nouveau renvoyée au 50 de juin. Le temps, ce grand remède, n’en fut point un en cette circonstance. D’une querelle particulière on marchait à une guerre civile. Les choses en étaient venues à une telle extrémité, que chaque parti avait ses enseignes et les arborait publiquement. Les partisans de Gérard portaient la figure d’un râteau sur les épaules, et, ceux de Grandson, des aiguillettes au bout de leurs souliers. Gérard et Othon se représentèrent donc plus animés que jamais et déclarèrent qu’ils persistaient dans leurs dires respectifs. Après s’ètre retirés un instant delà salle du conseil, ils y furent presque tout aussitôt rappelés pour ouïr prononcer la sentence suivante :

a Nous dit comte, séant au siège de justice et de raison, ayant les saintes Écritures par-devant nous, pour ce que notre jugement procède droiturier, de la face de Dieu et son saint nom appelé, en faisant le signe de la vraie croix, disant : en nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, amen ; par notre sentence en cet écrit, déclairons et prononçons par ces présentes, et Dieu par sa sainte grâce soit au droit! que gage de bataille soit et se fasse entre lesdits ap-

tn 9

Cil A i>I TUE DIX- HUITIÈME.

pelant et détendant, par manière que chacun fasse son devoir, afin que, desdits cas, Dieu en veuille démontrer la pure vérité. De laquelle prononciation lesdite's parties nous ont remercié et supplié que, sur ce. leur voulussions donner brief terme et assignation;

pour faire en ce cas leur bon devoir, et ordonner des armes avec lesquelles se doivent combattre, et pour ce, assignons esdites parties le septième jour du mois d’août, à soi comparaître personnellement, à heure due, dedans notre ville de Bourg, pardevant nous en notre cour en la place dedans les lices qui leur seront établies, à tous leurs chevaux couverts, et armes plaines, telles et tels comme pourter les voudront, sans avoir en icelles armes plaines, et couvertures aucunes, pointes offendables, et chacun desdits appelant et défendant puisse avoir une lance d’une longueur, deux épées et une dague, telles comme avoir les voudront pour faire leur devoir comme gentilshommes doivent faire, et ce, sur la peine de mille marcs d'or, et sur leurs biens, meubles et immeubles, el d’être atteint et convaincu , et être le fait pour confessé par la partie que ne se comparaîtrait et satisferait à ladite journée pardevant nous. »

Gérard et Othon s’avancèrent alors l’un après l’autre, et renouvelèrent, consécutivement, entre les mains de Boniface de Chalant, maréchal de Savoie, et sur les saints Evangiles, le serment exigé d’eux lors de leur première comparution. Les cautions vinrent ensuite et s’engagèrent de nouveau à leur tour.

Ces formalités accomplies, l’assemblée se sépara, attendant avec impatience le ternie fatal.

On raconte que la nuit qui précéda le jour indiqué, un grand lévrier noir, chéri d’Othon, et son compagnon dans les combats, se prit à hurler si lamentablement près du lit de son maître, que celui-ci dut ordonner enfin de le conduire hors des appartements. Mais à peine la grande porte se fut-elle refermée sur le noble animal, et l’eut-elle laissé seul dans la cour ouverte de toutes parts, qu’une louve énorme le saisit avec la rapidité de la foudre, lui

brisa les reins et l’enleva avant qu’aucun des gens d’Othon put lui prêter secours. On dit en outre que la tète du chien fut retrouvée le lendemain à peu de distance du lieu où s’était hébergé Gérard. Le public s’enquit très-fort de cet événement, et plusieurs le jugeaient sinistre.

Dès le grand matin du 7 août, les routes qui conduisaient a Bourg, apparurent couvertes d’une foule venue des contrées les plus diverses, avide d’un spectacle qui déjà commençait à devenir rare. Du sol marécageux de la Bresse, s’élevaient de noires vapeurs qui donnaient au jour un aspect sévère et automnal. C’était de toutes parts un mouvement toujours croissant. On allait, on venait, on s’interrogeait en courant; on se répondait par une exclamation, par un signe, par un coup d’œil. Chaque visage portait la profonde et éclatante empreinte d’un sentiment dominateur, bien que quelques-uns témoignassent d’une sombre impartialité ou d’un dédain amer. Partout, en un mot, se manifestait cette anxiété qui précède les grands événements; et les jongleurs venus des pays lointains pour tirer leur part de cette solennité, ne pouvaient réussir à captiver l’attention des spectateurs. Une lice avait été construite hors des murs de Bourg sur une vaste place 1 . A l’une des extrémités s’élevait une loge tapissée et ornée de tentures de laine verte. Tout autour de l’enceinte, se tenaient assis les hérauts, grands maîtres de la noble science des armes, ayant en main la verge avec laquelle ils modéraient et arrêtaient les épées des combattants. Au dehors, allait et venait, à la tête d’un corps de cavaliers, Pierre Bouczan, chargé de la police de la place et du soin d’administrer prompte justice. Parut enfin sur une haquenée recouverte d’une housse verte, le jeune prince Amédée VIII, en habit de drap d’or, avec une houppelande de soie verte. Immédiatement après lui, marchait son gouverneur, Odde de Yillars, bardé de fer et revêtu, sur son armure, d’une cotte de velours noir, tailladée

1 Elle lut construite par les ordres et par les soins de Boniface de Chalant, maréchal de Savoie, et coûta deux cent vingt-deux florins et demi d'or, parvi ponderis.

Page 1