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CHAPITRE DIX-HUITIÈME

de soie rose. Puis venaient les princesses ses sœurs, Bonne et Jeanne de Savoie, semblablement vêtues d’étoffes d’or et accompagnées de la dame d’Àpremont et autres dames de noblesse. Suivait enfin le conseil du comte; cinquante chevaliers et écuyers fermaient le cortège.

À peine le prince eut-il pris place dans la loge qui lui avait été préparée, qu’une sonnerie de trompette annonça l’arrivée des deux champions. Ils entrèrent en lice par les deux points opposés, et après avoir salué le souverain et les dames et promené un rapide regard dans l’enceinte, ils placèrent leur lance en arrêt et attendirent le signal.

Tous les deux étaient magnifiquement armés. Othon montait un cheval rouge, grand et superbe animal, élevé dans les herbages d’Angleterre et merveilleusement dressé aux jeux sanglants du tournois.

Gérard pressait une cavale noire venue des hautes vallées suisses, non moins ardente et non moins propre aux combats.

A l’aspect solennel de cette assemblée auguste, au sourd et immense murmure de cette multitude, dont chaque regard était attaché sur lui, Gérard se sentit un instant faillir; son cœur se troubla ; mais il contempla Othon et retrouva toute son énergie. Il eut bientôt oublié le prince, les spectateurs et le prétexte apparent de sa querelle, il se fut bientôt oublié lui-même et ne vit plus que l’amant de sa femme. Le signal se fit entendre, et la trompette retentissait encore, que, frémissant d’impatience et de rage, Gérard avait déjà fondu sur Othon de toute l’impétuosité de sa puissante cavale, de toute la force de son incommensurable haine. Le fer de sa lance disparut tout entier dans la poitrine de Grandson. Le malheureux chevalier tomba le visage contre terre, les bras étendus en croix; il s’écria : « Jésus! » et expira dans les flots de sang dont il inondait l’arène.

Beaucoup furent amenés, par l’issue de ce combat, à croire Othon coupable, qui d’abord n’avaient pas douté de son inno-

cence. Mais le plus grand nombre doutait toujours et répétait : « Dieu et sainte Anne lui sont témoins qu’il meurt, non pour avoir été l’assassin d’Amédée, mais pour avoir été l’amant de Catherine de Belp. »

Le voyageur qui visite la cathédrale de Lausanne manque rarement de s’arrêter devant un tombeau gothique que rend surtout remarquable une statue sans mains.

C’est celui d’Othon de Grandson.

On explique diversement la singulière circonstance dont nous venons de parler.

Il se lit quelque part, qu’une des conditions du combat avait été que le vaincu perdrait les deux mains, à moins qu’il n’avouât, si c’était Olhon, le crime dont il était accusé; et, si c’était Gérard, la fausseté de l’accusation. Othon abattu, Gérard lui cria de s’avouer coupable; Othon répondit en lui tendant lesdeuxmains, queGérard abattit d’un seul coup. Ces deux mains furent brûlées par le bourreau, comme étant les mains d’un traître. Et c’est ainsi qu’elles manquent à la statue d’Othon. L’artiste s’est contenté de sculpter deux petites mains sur le coussin de marbre qui soutient lu tête du guerrier. Ou rapporte également qu’Othon repose sous sou marbre, armé comme il l’était au jour du combat, et que lorsqu’on ouvrit la tombe primitive où avait été déposé le cadavre, pour en transporteries restes dans la cathédrale de Lausanne, la cuirasse du chevalier, brisée à la poitrine, recélait encore le fer de la lance de Gérard.

Non loin du tombeau d’Othon gît celui d’Amédée Mil, depuis pape sous le nom de Félix Y. Bizarre rapprochement de l’accusé et du juge!

Pour prix de sa victoire, Gérard de Slavayé reçut en don douze cents florins d’or, parvi ponderis. Les châteaux elles terres d’Othon furent confisqués; et le château de Grandson, avec ses mouvances et dépendances, fut inféodé, en 1400, à la belle Marguerite de Montbelliard, dame d’Orbe.

Il y a quelques années, la façade, les leurs du noble chàleau de Grandson, tombaient en ruines. Un habile négociant, M. Perret, acheta pour quinze mille francs ce vénérable édifice, et il v a établi une fabrique‘de cigares. Perpétuelle ironie du sort! Cendre et fumée des vanités humaines! Un atelier dans les larges salles du manoir féodal, et une manipulation de plantes narcotiques là où retentissaient autrefois les cris de guerre et les chants de triomphe des sires de Grandson '

11 faut dire à la louange de M. Perret, qu’en combinant son œuvre industrielle, il s’est plu à réparer les dégâts de son noble château. 11 en a raffermi les fondements, consolidé les tours, lia semé des fleurs sur sa terrasse, et planté au pied du mur des lierres, cette verte parure des anciens monuments. Il a fait d’une construction ébranlée, délabrée, une agréable et imposante habitation. Du haut de cette poétique demeure, le regard plane sur un vaste panorama. D’un côté, la chaîne du Jura; de l’autre, la vaporeuse perspective des Alpes; entre ces deux ceintures de montagnes, les vastes prairies d’Yverdon, les coteaux de vignes qui les entourent, les eaux limpides du lac de Neuchâtel, et la plaine de Grandson; et, plus loin, Morat, cet autre champ de bataille où Charles de Bourgogne laissa tant de morts. Mais dans ces champs sinistres, toute trace de carnage est depuis longtemps effacée. Le laboureur y promène tranquillement sa charrue, l’oiseau y chante, l’enfant y joue, le sol s’y couvre chaque année d’une féconde moisson. Oh! Dieu, (pie ni; pouvons-nous espérer qu’un jour le monde entier sera ainsi délivré de la fureur des combats! Dieu a donné la terre aux hommes pour qu’ils y suivent en paix leur sentier, pour qu’ils y creusent fraternellement leur sillon. La guerre n’est-elle pas la plus cruelle aberration et la plus coupable impiété?

Autour de Grandson et d’Yverdon, il est aisé de faire plusieurs intéressantes excursions. L’été, dans leurs jours de fête, les habitants de ces deux villes se plaisent surtout à descendre dans les

fraîches prairies de Valorbe, ou à gravir au haut du Suchet dont la cime s’élève entre la Suisse et la France, à quatre mille huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer. J’ai fait une fois cette ascension du côté de la France, et j’en ai conservé un très-agréable souvenir.

A voir de loin le Suchet avec sa pointe-de rocs, ses larges flancs nus, parsemés seulement ça et là de liges de sapins, on ne croirait pas qu’il y a là des habitations humaines. On y trouve pourtant, à quelque distance l’un de l’autre, quatre beaux chalets, et l’un des plus beaux est celui qui est construit à la sommité même de la montagne.

Ces chalets ne sont occupés que pendant quatre mois de l’année. Ce sont tout simplement de larges maisons en bois, des espèces de lughouses , qu’on 11e pourrait habiter dans la mauvaise saison. D’un côté, un hangar où l’on trait les vaches; de l’autre, une chambre sombre où l’on porte les seaux de lait; une autre chambre plus sombre encore et pareille à une cave, où l’on range les fromages de Gruyères; une cuisine dont une -large cheminée occupe tout l’espace; et, près de cette cuisine, un misérable cabinet avec une table grossière et un lit, c’est-à-dire quelques planches revêtues d’une paillasse et d’une couverture. Là, il 11’y a ni écurie, ni foin. Il est convenu que le troupeau sur lequel 011 spécule doit rester jour et nuit dans les pâturages. Là, il 11’y a ni cellier ni grenier. Les pauvres gens qui viennent s’installer dans le chalet pendant l’été, ne vivent que de pain et de laitage. De temps à autre seulement, ils tempèrent leur frugal régime par un morceau de viande et un verre d’eau-de-vie.

Les domaines des montagnes ne rapportent guère que deux et demi pour cent. Mais ils n’exigent que très-peu de soins, très-peu de frais, et sont en général fort recherchés. Celui qui possède un de ces commodes domaines n’a point à se préoccuper du labeur agricole, ni des intempéries qui menacent la récolte. Que l’été soit trop chaud ou trop pluvieux, que des gelées funestes détruisent

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