CHAPITRE DIX-HUITIÈME
le germe du blé dans les vallons, ou que la grêle ravage les arbres fruitiers, n’importe; il loue, chaque année, pour une somme déterminée, son chalet et ses pâ tarages. Le locataire va au printemps chercher en Suisse les belles et grasses vaches dont il a besoin. Il paye ordinairement pour la jouissance de chaque vache, pendant quatre mois, deux louis; il a un fruitier auquel il donne, pour le même temps, huit louis, et deux ou trois domestiques à chacun desquels il 11e peut guère donner moins d’un louis par mois. Que si l’on ajoute à cela les frais de voyage en Suisse, la nourriture des gens de service, quelques dépenses imprévues, quelques accidents peut-être, tels que les maladies ou la perte d’une vache, dont il faut alors rembourser le prix, la somme des dépenses de celui (pii loue un de ces chalets doit s élever à six mille francs. Pour couvrir cette dépense et retirer quelque bénéfice de sa spéculation, il 11’a qu’un espace de quatre mois, et le produit de son beurre et de ses fromages. Mais les pâturages des montagnes sont couverts d’une herbe épaisse, onctueuse. Les vaches s’y jettent avec ardeur et y puisent des sucs excellents. Le matin, quand 011
les rassemble pour les traire, elles ont les mamelles pleines, et le
soir également. Les domestiques du chalet, ou, pour nous servir de l’expression du pays, les armai liés , vont de l’une à l’autre avec un petit tabouret à un seul pied, attaché par une courroie à leur ceinture, posent le pied ferré de cet escabeau sur les planches du hangar, s’asseyent, et quelques minutes après, versent dans la chaudière du fruitier, un seau de lait, blanc comme la neige et écumeux comme l’eau du torrent. L’opération finie, les vaches retournent à l’herbage, et le fruitier se met à la besogne. 11 fait ordinairement, chaque jour, deux, et quelquefois trois fromages du poids de vingt-cinq à trente kilogrammes. Dans les quatre mois de bail, il peut facilement ainsi fabriquer quinze milliers de fromages qui, à cinquante francs le cent (prix modique), lui donnent une somme de sept mille cinq cents francs. De plus, il tire encore un assez bon produit de sa vente de crème et de beurre. Ainsi,
jusque dans ses ligueurs apparentes, la nature est encore compatissante et généreuse : les flancs escarpés de la montagne sauvage se couvrent de plantes fécondes, et le sol qui jamais n’a été ouvert par le soc de la charrue, donne pourtant une heureuse moisson a l’homme industrieux.
J’avais entrepris mon excursion par une soirée orageuse. Bientôt la pluie tomba à flots, et je fus obligé de m’arrêter au premier chalet. Après avoir stationné là devant un bon feu que les armaillés attisaient d’une main hospitalière, mon compagnon et moi nous nous remîmes en marche, et nous arrivâmes de nuit à un autre chalet qu’on appelle la Iklle-C austère. Heureusement que notre guide avait lait maintes fois ce trajet, et connaissait toutes les sinuosités du bois, toutes les aspérités rocailleuses et tous les ravins du Suchet. 11 n’y a là ni chemin, ni sentier, et à la clarté même du jour, et en ne perdant pas de vue la sommité de la montagne, ou courrait risque de s’égarer, de faire inutilement de longs détours, ou de tomber dans un précipice.
On n’arrive point au haut du Suchet par une ascension en ligne directe. Tantôt on traverse un large plateau entouré de barrières qui ferment le pâturage; tantôt on pénètre dans un massif d’arbres, puis on descend dans un terrain marécageux, et de là s’élève une cime perpendiculaire ondulant du côté de la Suisse connue un immense tapis de verdure, bordée du côté de la France par un rem paît de rocs, par des tiges de sapins, aux rameaux chétifs, contractés par le froid et brisés par le vent. C’est là le point le plus diflicile du trajet, et lorsque, après avoir suivi péniblement les pas de notre guide sur le sol humide et glissant, nous arrivâmes à la crête de la montagne, notre pauvre guide cherchait le chalet qui devait être notre abri et ne le trouvait plus. « Nous devons pourtant, disait-il, en être bien près, » et il tournait à droite et à gauche, essayant de recueillir et de fixer ses souvenirs. Un brouillard épais nous enveloppait de toutes parts, une pluie li ne, pénétrante tombait sans relâche, el lu perspective de passer