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CHAPITRE DEUXIÈME

Deux jours après, Voltaire, impatienté de cette ténacité, lui adresse une note ainsi conçue : « M. Gibbon commet une tout autre erreur que Don Quichotte. Le chevalier de la Manche prenait les auberges pour des châteaux, et le voyageur anglais prend les châteaux pour des auberges. »

Après avoir lu cette épigramme, Gibbon se décide â partir; mais, eu traversant le parc, il aperçoit un palefrenier promenant une jument pour laquelle Voltaire avait une prédilection particulière, et aussitôt l’idée lui vient d’obtenir par un subterfuge la satisfaction qu’il n’a pu se procurer par ses fermes instances. « Quel beau cheval ! dit-il au valet; je voudrais bien l’acheter. En ce moment, je n’ai pas le temps d’observer son allure, mais je te donnerai une bonne gratification si demain matin tu veux le faire galoper dans la cour. »

Le lendemain, Voltaire, entendant résonner le pas de sa jument favorite, met la tête à sa fenêtre. Le rusé Gibbon, qui se tenait caché près de là, derrière un massif d’arbres, s’avance tout à coup et s’écrie en riant : « Ah! ali! enfin, je vous ai vu; vous êtes laid, très-laid, beaucoup plus laid que moi! » Puis il s’éloigne.

Voltaire, furieux, appelle le palefrenier et lui dit : « Cours après cet homme et demande-lui douze sols, puisqu’il est venu dans ma maison comme dans une ménagerie.

— Ti ‘ès-bien! répond l’imperturbable Gibbon au domestique qui lui adresse cette requête; je ne te donnerai pas seulement douze sols pour avoir regardé la bête curieuse, je t’en donne vingt-quatre pour la voir une seconde fois. »

La chronique ajoute qu’après ces scènes d’hostilité l’historien du Siècle de Louis XIV et l’historien de la Décadence de l'Empire romain firent la paix, dînèrent ensemble et vécurent en assez bonne intelligence.

Dans la petite ville de Nyon est un château gothique, qui fut habité par Bonstetten, l’intéressant écrivain, l’auteur de plu-

sieurs ouvrages où un esprit ingénieux s’allie à une sage philosophie. Bonstetten remplissait là les fonctions de bailli; mais il aimait les lettres plus que l’exercice du pouvoir administratif, et il se plaisait à attirer autour de lui ceux qui, comme lui, avaient le août de l'étude. Sa demeure fut longtemps et assidûment fréquentée par Jean de Millier, le célèbre historien, par deux aimables poètes allemands, Mathisson et Salis, et par une spirituelle femme de Danemark, madame Christian Brun, qui visita plusieurs lois le midi de l’Europe, et décrivit avec talent les lieux qu’elle avait parcourus.

Près de cette antique cité de Nyon, sur l’un des plus riches coteaux du pays de Vaud, est la bourgade d’Aubonne. Là vécut, pendant plusieurs années, Tavernier, cet aventureux marchand de diamants, cet intrépide voyageur qui, de même que Sindbad le marin, traversa sept fois les régions de l’Orient.

Fils d’un fabricant de cartes géographiques, Tavernier dut, dès son bas âge, familiariser sa pensée avec les contrées étrangères dont il voyait sans cesse la configuration, et, par là même, en venir tout naturellement à l’idée de les explorer.

A dix-sept ans il partait pour l’Angleterre; de là il se rendait en Flandre, en Allemagne, puis en Hongrie, où il entrait, en qualité de page, dans la maison du vice-roi; mais il n’était pas d’une de ces natures qui peuvent se délecter dans l’indolence d’un palais; bientôt il se remit en route, parcourut l’Italie, puis la Suisse, puis la Pologne, et enfin s’embarqua pour Constantinople.

A vingt-quatre ans, il avait visité la plus grande partie de l’Europe, et il avait appris à parler la langue des différents pays où l’emportait sa nomade ardeur. Par hasard il en vint à étudier la valeur des pierres précieuses, et de cette étude il se lit une profession. 11 s’en alla en Perse et dans les Indes, jusque dans le royaume de Delhi, jusqu’aux célèbres mines de Golconde, franchissant hardiment les déserts, bravant tous les périls, vendant aux

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