Q II A 1» I T K E DEUXIEME
fastueux princes de l’Orient les perles et les rubis qu’il avait recueillis de côté et d’antre.
Plusieurs fois il revint en France, déjà enrichi par le produit de ses intelligentes spéculations; mais, entraîné par la passion des voyages, cette douce, inquiète et fascinante passion, plus que par le désir d’accroître sa fortune, il partait de nouveau et s’en allait résolument dans des contrées où l’on regardait comme un phénomène l’arrivée d’un Européen.
En 1670, il revint avec un trésor de pierreries qu’il vendit à la cour de Versailles, et Louis A1V lui donna un titre de noblesse; et l’heureux Tavernier, qui avait vu dans sa jeunesse les beaux siles du canton de Vaud, acheta le château d’Aubonne; en mémoire de ses longues navigations, il donna à son château la forme d’un navire : une cour oblongue en représentait la quille, et une tour élevée le grand mât. Du haut de cette tour, il voyait devant lui le lac Léman, tantôt riant et azuré comme une rade paisible, tantôt agité par les vents et orageux comme la mer; et il contemplait ce spectacle avec une douce quiétude; il était dans son bon vaisseau, solidement ancré sur le sol, à l’abri désormais de toutes les tempêtes; il le croyait du moins, le naïf voyageur! mais il ne songeait pas aux périls de la prospérité, plus redoutables souvent que ceux de l’adversité. Il fut entouré de flatteurs qui, en excitant et en caressant son amour-propre, lui firent faire de folles dépenses; il entreprit de nouvelles spéculations, dans lesquelles il échoua; il confia une cargaison considérable de marchandises à un de ses neveux, qui s’en alla en Orient, et garda pour lui le trésor qu’il devait faire fructifier pour son oncle. Enfin Tavernier, ruiné par ses propres erreurs, affaibli par l’âge, mais soutenu encore par
ciers, et, recueillant les débris de son naufrage, se décida à retourner en Orient, dans l’espoir d’y faire une nouvelle fortune.
11 avait alors quatre-vingt-trois ans; et l’on sait qu’il atteignit paisiblement Moscou. Mais là on ne trouve plus aucun indice sur
la lin de sa vie. Les uns disent qu’il mourut dans cette ville; d’autres, qu’en descendant le Volga avec une barque chargée de marchandises, il fut attaqué et égorgé par des Tartares.
Son habitation avait été achetée par le lils aîné de l’amiral Duquesne, qui s’y réfugia après la révocation de l’édit de Nantes, emportant avec lui, comme un pieux Énée, les reliques de son foyer natal, le cœur de son noble père. Ce château fut revendu ensuite à la république de Berne. La municipalité d’Aubonne y a établi ses écoles primaires et son tribunal,
A quelques lieues de là, dans un donjon de l’aspect le plus pittoresque, subsistent les vestiges d’un autre vaillant homme, illustré à jamais par le génie de Byron : nous voulons parler des remparts de Chillon et de Bonnivard. 11 resta enfermé là pendant de longues années, cet ardent défenseur de l’indépendance génevoise, cet inflexible adversaire du duc de Savoie; il a laissé l’empreinte de ses pas sur le pavé de sa prison souterraine : « Que ces empreintes ne s’effacent jamais ! s’écrie le poète anglais; elles sont un appel à Dieu contre la tyrannie. »
Bonnivard n’était pas seulement un des plus courageux citoyens de Genève, c’était un esprit éclairé et un savant. Après avoir sacrifié sa fortune et souffert les plus cruelles persécutions pour résister aux invasions d’un prince ambitieux, quand il eut recouvré sa liberté, il prêcha la tolérance dans la cité calviniste. Dès sa jeunesse, il avait aimé l’étude; dans les dernières années de sa vie, il s’y livra assidûment : il a laissé des manuscrits qui attestent une sérieuse instruction, et il a fondé la bibliothèque de Genève.
La tradition de Bonnivard, les vers de Byron, m’ont attiré à Chib Ion; mais ces sombres murs, assiégés, envahis à différentes reprises par une soldatesque farouche, et ces affreux cachots, où languirent et périrent d’innocentes victimes, n’éveillent dans l’esprit que de tristes pensées.
Lorsque je retournerai sur les rives du lac de Genève, il me sera plus agréable d’aller revoir le château de Coppet.