‹ Voyage en SuisseChapitre 182 sur 200 · CHAPITRE DIX- Il U1TIËM E · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX- Il U1TIËM E

taureau, autant il est pendant l’cté facile à conduire et inolïensif, autant il devient, vers cette époque, fougueux et terrible. Ce n’est pas sans péril qu’on traverse alors la pâture. A l’aspect seul d’un étranger, le puissant animal se lève, ses naseaux s’enflent, son œil étincelle, il s’élance par bonds impétueux à la poursuite du passant téméraire et fait retentir l’air de ses beuglements. Malheur à celui qui en ce moment terrible ne peut réussir à monter assez vite sur un arbre ou à escalader un mur! le taureau le déchirera avec ses cornes, et le roulera sous ses pieds.

Pendant que les armaillés reprenaient leur mobile tabouret, et allaient remplir leurs seaux, le soleil se levait à l’horizon sur un lit d’or et de pourpre, et le magnifique spectacle que j’avais espéré voir au Suchet, que j’étais venu chercher à travers l’orage et les ténèbres, allait se dérouler à mes yeux comme par magie. Le ciel, dégagé des ombres de la veille, étendait au loin son riant azur. La brise matinale déchirait, dispersait de tous côtés les nuages. Ils flottaient comme une mer houleuse sur les flancs de la montagne, et, à voir la cime du Suchet rayonnante au-dessus de ces tourbillons enchantés, on eût dit un lier vaisseau de guerre, élevant sa proue superbe au milieu des vagues écumeuses. Du •haut de ce vaisseau nous regardions avec un charme indicible l’immense panorama qui peu à peu se déroulait et s’éclairait autour de nous. Un rayon du soleil, un coup de veut, emportait comme un rideau de théâtre un des voiles de la nuit, et, dans le silence de notre solitude, nos regards planaient à la fois sur la Suisse et la France. Là, les fécondes vallées du canton deVaud. les lacs de Genève et de Neuchâtel, brillant comme des étoiles, les villes et les villages disséminés dans les prairies, cl la grande chaîne des Alpes avec ses masses de neige, ses aiguilles de glace; de l’autre côté, le pays natal, les douces et mélancoliques rives des lacs de Saint-Point et de Labergement; l’église de -longue, posée comme un nid d’aigle au haut d’une roche escarpée; plus loin, les larges plaines delà Chauxdarlier, et jusqu’aux fraîches cam-

420 VOYAGE TïN SUISSE.

pagnes qui avoisinent la noble ville de Dole; cinquante lieues d étendue du côté de la Suisse, plus de quinze lieues du côlé de la France, voilà ce que nous observions avec une surprise et une sorte dé saisissement difficiles à exprimer. Voilà ce qui, à certaines heures, fait palpiter, à la cime du Suchet, le cœur le plus froid et exalte la pensée la plus prosaïque.

Page 1