CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
chait lui-même toutes les questions. Parle traité de Tilsitt il enleva à la Prusse la principauté de Neuchâtel, le comté de Valengin, et les donna à son lidèle maréchal Berthier.
Après sa longue disjonction des seigneuries de France, le pays de Neuchâtel était de nouveau soumis à un Français. A cent ans de distance, Napoléon faisait pour le Fds d’un bourgeois de Versailles ce que Louis XIV avait vainement essayé de taire pour le prince de Conti.
Le pauvre Berthier, qui mourut si tristement à Bamberg, a laissé dans sa principauté de Neuchâtel un noble souvenir. Il ne gouverna point rudement son pays et ne l’exploita point; au contraire, il le régit d’une main amicale, il lui consacra ses revenus, il y lit d’utiles travaux, entre autres le pont de Serrière, qui, de nos jours encore, mérite d’être cité comme un des plus beaux
ponts de la Suisse.
En 1814, le congrès de Vienne rendit à la Prusse le domaine helvétique qu’elle avait perdu dans le pavillon de Tilsitt. Mais déjà les Neuchâtelois aspiraient à former un des libres États de la confédération suisse. En 1851 ils prirent les armes pour s’affranchir de la domination prussienne. Subjugués dans leur tentative d’émancipation par le général Pfuel, ils attendirent encore. La Révolution qui, en 1848, éclata en France et bouleversa toute l’Allemagne, leur donna un nouvel élan et une nouvelle audace. Ils coururent aux armes et proclamèrent leur indépendance. Cette
fois, la Suisse entière prenait parti pour eux; la F rance et l’Angleterre intervinrent dans la question, et la Prusse fut obligée de céder. Maintenant le pays de Neuchâtel est totalement disjoint du royaume auquel il fut soumis en ! 707, et occupe, par son ordre d’admission, le vingt et unième rang dans la confédération helvétique; le treizième par son étendue. En est-il réellement plus libre et plus heureux? Je voudrais le croire, mais je ne le pense pas. La Prusse respectait parfaitement l’ancienne constitution des Neuchâtelois, la Prusse ne leur demandait qu’un minime tribut,
soixante-quinze mille francs par an, qui étaient dépensés à Neuchâtel même par son gouverneur. La Prusse les protégeait au loin, leur donnait des grades dans son armée, des emplois dans ses diverses administrations. La Prusse en outre les faisait participer aux avantages commerciaux de son zollverein. A leur vaillante résolution qu’ont-ils gagné? Plus d’impôts, moins de ressources, et la stérile satisfaction de se gouverner eux-mêmes. Mais il y a des maladies morales qui, comme des pestes noires, se répandent, à certaines époques, de contrée en contrée, et la Révolution de 1 848 a été un de ces choléras.
Je me suis trouvé à Neuchâtel à l’époque de sa dernière insurrection. Les confédérés républicains dînaient splendidement à l’hôtel du Faucon, et célébraient leur victoire par d’abondantes libations de vin de Cortaillod et de vin de Champagne. Les royalistes, arrêtés de côté et d’autre, étaient enfermés dans les murs du château. Une cruche de paille et une soupe maigre, tel était leur régime.
Victrix causa diis plaçait, sed vida Catoni.
Je n’ai pas la prétention de ressembler à Caton, mais les vaincus que j’allai visiter dans leur prison m’intéressaient bien plus que les triomphateurs que je voyais parader dans les rues avec de grands sabres et de grandes écharpes, et, en dépit de toutes les clameurs patriotiques de leurs glorieux adversaires, ces vaincus silencieux, comprimés, outragés, m’apparaissaient comme les vrais patriotes.
Rousseau, dans une de ses misanthropiques boutades, parle des Neuchâtelois en termes fort méprisants : « Les Neuchâtelois, dit-il, qui n’aiment que la pretintaille et le clinquant, qui ne se connaissent point en véritable étoffe et mettent l’esprit dans les longues phrases. » Rousseau cependant est injuste en ceci comme en tant d’autres choses. Un écrivain distingué du canton même de Neuchâtel, M. F. de hougemont, a fait de ses concitoyens un por-