CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
de réussir s’il y joint l’amour du travail. Il commença par occuper un très-humble emploi chez un négociant de Genève. De là il se rendit à Londres, puis à Lisbonne, et finit par fonder dans cette ville une grande et riche maison de commerce. Mais, sous le beau ciel lusitanien, il n’oubliait pas l’humble toit où il était né. Chaque année il envoyait régulièrement à Neuchâtel une part de ses bénéfices pour les pauvres. Un jour, il envoya cent mille écus pour aider à la fondation d’un nouvel hospice. Il contribua aussi largement à la construction de l’hôtel de ville, au percement d’une route entre Neuchâtel et Bâle, et à diverses autres entreprises d’une utilité publique. Le dernier acte de sa vie fut encore un acte de patriotisme. Il mourut en 1780, à l’âge de soixante-dixsept ans, et il léguait à sa ville natale toute sa fortune, c’est-à-dire environ quatre millions.
Plus d’une autre grande fortune s’est faite dans le pays même de Neuchâtel, car ce petit pays qui n’a pas plus de neuf lieues de longueur et de cinq lieues de largeur est très-industrieux. La nature même de son sol oblige ses habitants à chercher un moyen d’existence en dehors du travail agricole. Le long«du lac s’étend sur la pente du Jura une zone de terre de quatre à cinq cents pieds d’élévation, qui produit un bon vin, et des fruits et des légumes excellents. C’est la zone riante et fleurie, c’est le jardin méridional du canton. Plus haut sont des champs où l’on récolte des céréales; plus haut les pâturages ombragés par les forêts de sapins, où le pâtre construit son chalet, où le fruitier façonne les fromages de Gruyère; plus haut enfin, de froids et arides plateaux, où l’hiver règne avec son sceptre de glace pendant plus de sept mois de l’année, où l’on ne peut entreprendre aucune culture. Longtemps ces tristes cimes furent complètement inhabitées. La tradition a conservé le nom de celui qui le premier osa y fixer sa demeure, f/était un paysan appelé Joseph Droz, qui, au commencement du quatorzième siècle, vint avec sa femme et ses enfants, on ne sait pour quelle raison, s’établir dans et' sombre désert.
Sur ce même plateau s’élèvent aujourd’hui de vastes maisons à quatre ou cinq étages, des villages plus importants que beaucoup de villes; le Locle, où l’on compte huit mille habitants; la Chauxde-Fonds, quiena plus de seize mille. C’est l’industrie qui a peuplé ce sol aride, construit ces superbes édifices, ouvert de tous côtés ces grandes routes. C’est l’industrie qui active, alimente, enrichit cette population, une des plus délicates et des plus ingénieuses industries : l’horlogerie. El dans ce pays où elle occupe aujourd’hui tant de bras, elle ne date pas de loin, cette précieuse industrie.
Dès le seizième siècle, d’habiles mécaniciens fabriquaient ces montres rondes qu’on appela les œufs animés de Nuremberg. Un siècle et demi plus tard, dans le solitaire canton de Neuchâtel, on ne connaissait encore rien de semblable. En 1080, un habitant du Val-Travers, ayant fait un voyage en pays étranger, revenait avec joie à son village natal et y apportait, comme une étonnante curiosité, une montre anglaise. Grande fut la surprise de ceux à qui il montrait cette petite merveille, et de plusieurs lieues à la ronde on venait la voir. Mais voilà qu’un jour la chère montre s’arrête dans ses vibrations régulières, comme si elle s’ennuyait d’être si souvent examinée en tous sens et de tinter pour tant d’oreilles. Ses rouages cessent de se mouvoir, ses aiguilles de tourner sur le cadran, et son ressort cesse de battre. Le souffle de vie qui animait cette boîte de métal est éteint. La montre est immobile et muette. La montre est morte. Je laisse à penser quel désespoir pour celui à qui elle appartenait! Cependant, à la Sayne, un petit village du Val-Travers, vivait un jeune artisan, nommé Daniel-Jean Richard, qui avait, ce qu’on remarque souvent parmi les montagnards, l’instinct de la mécanique. Par sa propre intelligence il était parvenu à construire lui-même une horloge très-primitive et très-grossière, il est vrai, mais qui marquait et sonnait assez régulièrement les heures. Il voulut voir la fameuse montre, et, après l’avoir très-attentivement observée, il s’engagea à lui rendre le
Ç^IA r I T H K 1)1X- N K ü V I È M E. m
mouvement. Il n’avait pourtant pas même les outils nécessaires pour entreprendre cette tâche; il les inventa et les façonna à mesure qu’il en avait besoin. Enfin, il lit si bien, qu’après un an d’étude et de patient travail il avait remis la montre en un parfait état, Ce succès l’encouragea. Il était né horloger; il voulait être horloger. Il parvint à découvrir lui-même le mécanisme avec lequel on fabriquait à Genève les rouages de montre. Quand il eut fait ainsi sa propre éducation, il lit celle de ses fils, il leur enseigna l’art de l’horlogerie, il admit successivement d’autres élèves. Enlin il fonda, on peut le dire, dans son pays natal, cette industrie qui a pris un si immense développement.
Maintenant les fabricants du Locle, de la Chaux-de-Eonds, de Sainte-Croix et des villages environnants, font des montres pour le monde entier, des montres en or et en argent, petites ou grandes, simples ou compliquées. Il y en a pour tous les goûts et toutes les fortunes. Ces mêmes fabricants font une quantité d’autres œuvres de mécanique, horloges à tableaux mouvants, automates, boites à musique, le tout façonné selon différentes formes, pour les divers pays où ils les envoient. 11 y a une vingtaine d’années, un jeune homme de Sainte-Croix partit pour Canton avec une cargaison de ces ingénieux produits, et surprit beaucoup les Chinois par ses tabatières à musique. Cependant il ne tarda pas à remarquer que les mélodies deRossini, d’Auber, de Boïeldieu et des autres célèbres compositeurs ne plaisaient que fort peu aux habitants du Céleste Empire. Il assista à leurs réunions, il les vit s’épanouir aux sons de leurs gongs et de leurs tambourins, il nota leurs mélopées favorites. A son retour en Suisse, il lit d’après cette étude d’autres boites, les expédia en Chine, et, cette fois, obtint un complet succès.
Dès le milieu du siècle dernier, un manufacturier du canton de Neuchâtel, nommé Jacquet-Droz, s’était illustré par ses étonnantes conceptions. Un jour, il présenta au roi d’Espagne une horloge où l’on voyait un berger, un chien et une corbeille rem-
plie de pommes. Dès que l’heure sonnait, le berger jouait de la flûte, et le chien gambadait gaiement autour de lui. Le roi était émerveillé d’un tel mécanisme.
« Ce n’est pas tout, dit l’habile artiste; que Votre Majesté essaye de prendre une de ces pommes! »
Le roi étendit la main vers la corbeille. Aussitôt le chien se tourna vers lui en aboyant si fort, que tous les chiens de la maison se mirent à aboyer après lui.
a Ce n’est pas tout, dit encore Jacquet-Droz; Votre Majesté veutelle bien demander quelle heure il est?
— Que hora es? demanda le roi.
— Ah! sire, reprit l’horloger, cette bonne bête, faite en Suisse, ne comprend pas l’espagnol. Je n’ai pu lui enseigner que le français.
— Quelle heure est-il? demanda le roi.
— Trois heures moins un quart, répondit distinctement le chien.
— C’est le diable! » s’écria avec épouvante un seigneur d’Espagne qui assistait à cette exhibition.
La tradition ajoute qu’en effet Jacquet-Droz fut accusé de sorcellerie.
L’horlogerie n’est point la seule occupation industrielle du canton de Neuchâtel. On fabrique en outre dans ce pays de trèsbonnes étoffes de colon et une quantité de dentelles. Ces divers travaux ne se font point dans de grands ateliers. La plupart des ouvriers sont disséminés de côté et d’autre, et accomplissent tranquillement, au milieu de leur famille, leur tâche particulière. On sait qu’une montre n’est point faite par une même main. Chacune des pièces dont elle se compose est l’œuvre spéciale d’un artisan. Une montre à répétition, avant d’être complètement achevée, repassée et livrée au commerce, exige le concours de plus de cent ouvriers. Ainsi il est tel ouvrier qui, dans sa maisonnette du Locle ou dans son chalet solitaire, ne fera jamais que des roues d’engrenage; tel autre des ressorts, tel autre des cadrans, comme ces
C II A I» 1 T KE Ül\ -NEUVIÈME. tôt
musiciens russes qui se réunissent pour composer une gamme. Celui-ci fait Yut, celui-là le ré, ainsi de suite, et nul ne produira une autre note. Singulière destinée pourtant que celle d’un homme qui, toute sa vie, n’aura fait que tailler des aiguilles, ou polir des rouages, ou ciseler des boites pour des montres qu’il ne verra jamais, qui, à peine achevées, seront expédiées à New- York, à Calcutta, à San-Fran cisco !
Un ingénieux spéculateur a construit récemment, à Neuchâtel, un hôtel qui mérite d’être classé au nombre des plus élégants et des plus confortables hôtels de cette industrieuse Helvétie, où l’art de l’hôtelier s’est élevé à un point de perfection qu’on retrouverait difficilement ailleurs. On l’appelle Y hôtel Belle vue, et il justifie parfaitement ce nom. De tous côtés, ses fenêtres s’ouvrent, sur de charmants points de vue, sur les collines couvertes de pampre et les montagnes hérissées de sapins, sur le limpide miroir du lac et les lignes vaporeuses de la chaîne des Alpes.
En quittant Neuchâtel, bientôt je quitterai la terre de Suisse, et je regarde ses paysages comme on regarde, à l’heure des adieux, la figure d’un ami. Les lieux qui nous ont donné de bonnes émotions ne sont-ils pas des amis, de généreux amis? Ils nous ont abrité dans notre mélancolie ; ils se sont associés à nos joies, el, dans leur calme beauté, ils ne se pavanent point de l’influence qu’ils ont exercée sur nous; et, pour le bien qu’ils nous ont fait, ils ne nous demandent aucune gratitude. Peut-être cependant qu’ils se souviennent de nous, comme nous nous souvenons d’eux! Qui pourrait dire qu’il n’y a pas une mystérieuse affinité entre la vie de l’homme et la vie de la nature, entre le voyageur et les bois qui étendent sur lui leurs frais rameaux, et les eaux qui murmurent à ses pieds, et les montagnes dont la sublime grandeur lui donne un religieux élan?
Assis le soir au bord du lac, dont les vagues s’épanchent en soupirant sur la grève, je songe à la longue excursion que je viens d’accomplir, je vois reparaître dans ma pensée flottante,
VOYAGE ! : N Sl'ISSE.
comme dans un kaléidoscope, les diverses images qui m’ont tour à tour séduit. Ce qui plaît le plus à mon souvenir, ce ne sont point les cités bruyantes, inondées d’une tourbe de touristes; ce ne sont point les immenses caravansérais et les pompeux magasins de Genève, ni les longues arcades de Berne. Ce que j’aime à revoir dans mes solitaires rêveries, ce sont les petites bourgades qui ont conservé leur simplicité primitive ; les petits coins de terre cachés comme des nids d’oiseaux entre les collines, à l’ombre des forêts. Je me rappelle, entre autres douces retraites, une maison agreste dans le district catholique d’Obwald; à quelque distance de là, le joli village et le lac de Sarnen, une église sur la colline, les montagnes escarpées, les pics de neige dans les fonds, et, en lace de ces riants et solennels points de vue, le chalet isolé, l’habitation d’une bonne et brave famille de paysans, la table rustique, où une chaste jeune fille m’apportait, avec une grâce ingénue, le lait écumeux qu’elle venait de traire pies bancs de sapin, où le soir je m’asseyais à côté du vieillard, qui me racontait les histoires du pays, tandis que les vaches rentraient d’un pas pesant à l’étable, en agitant les clochettes suspendues à leur large col, et que les enfants jouaient et gambadaient autour de nous comme de jeunes chevreaux.
Je nie rappelle un autre chalet, plus solitaire et d’un caractère plus romantique, sur le chemin qui conduit au Faulhorn, dans l’étroit vallon où tombe la cascade, qu’on appelle le Muhlibach. Les habitants de cette demeure n’onl à offrir à l’étranger qui les visite qu’une rude couchette et une maigre nourriture, mais ils offrent avec une touchante simplicité tout ce qu'ils ont, et le spectacle qui les entoure est d’une telle beauté, qu’on ne peut, en le voyant, songer aux raffinements de ce qu’on est convenu d’appeler le bien-être matériel. Je me rappelle le joli village de Granges, dans le canton de Soleure, ce canton agricole, ce canton catholique, ce joyeux et pittoresque canton, où la terre est si belle, le peuple si bon, la vie si douce.
CHANT K U l) I \ - N EU \ 1ÊME.
Quelquefois aussi ma pensée se reporte vers les sites les plus grandioses et les passages les plus périlleux de la Suisse. Je retourne dans la vallée de Chamouni, au pied du mont Blanc, sur les aspérités de la mer de glace; je pénètre de nouveau dans les ténébreuses cavités de la Tamina ; je chemine sur les rocs escarpés de la Via Mata; je gravis, au-dessus des flots mugissants de la Reuss, les pentes du Saint-Gothard. Là, plus d’un voyageur a péri victime de son imprudence ou d’un fatal accident. Là, plus d’un homme aussi a trouvé un lieu propice pour satisfaire ses désirs de vengeance ou de cupidité.
Dans la Suisse méridionale, à trois lieues environ d’Airolo, est la gorge sauvage de Dazio Grande. Là, le Tessin s’est frayé un passage à travers le Monte Piotino, et bondit impétueusement entre deux remparts de rocs gigantesques, qui l’étreignent de chaque côté. Au pied d’une de ces formidables murailles serpente un étroit sentier, où l’on ne peut s’aventurer sans une impression de terreur. En plein jour, le soleil y pénètre à peine, et l’on n’v entend que le fracas du torrent ou le craquement des sapins, que le vent agite ou brise dans les crevasses rocailleuses, qui ne renferment point assez de terre pour qu’ils puissent y enfoncer de solides racines. O11 m’a conté une triste histoire, qui se termina par une scène tragique dans cet effrayant défilé.
Dans la petite ville d’Airolo vivaient deux jeunes gens, qui, par la conformité de leur âge, par leurs études faites dans les mêmes écoles, s’étaient liés l’un à l’autre, bien qu’ils fussent d’un caractère très-différent. L’un d’eux, appelé Francesco Montano, était un brave et loyal garçon, affectueux, expansif, sans prétentions et sans détours. L’autre, au contraire, était un de ces méchants hommes qui semblent naître avec leurs dangereuses propensions, • comme certaines plantes avec leurs sucs vénéneux. Il était le fils d’un grossier et ignorant médecin, nommé Farini, et cette situation et ce nom vulgaire l’humiliaient. Il prétendait
avoir découvert dans des papiers de famille un acte qui lui don-
VOYAGE Ei\ SUISSE
liait le droit de porter la particule nobiliaire. Pour en reprendre possession, il attendait seulement qu’il pût y joindre une fortune convenable. Devenir riche, telle était son ambition. Riche ! n’importe par quels moyens. Son âme était d’avance assouplie à toutes les intrigues, décidée à toutes les trahisons, résignée à toutes les bassesses, pourvu que son rêve se réalisât, pourvu qu’il devint riche. Mais il était rusé autant que vaniteux et cupide, et il savait habilement cacher sous un masque de vertu et de désintéressement ses hideux penchants. Francesco, le confiant, le candide Francesco, s’était laissé prendre à son beau langage, à ses sages maximes. 11 le regardait comme un jeune homme d’un rare mérite et d’une délicatesse à toute épreuve.
Francesco aimait une jeune lille d’Airolo et s’en était fait aimer. Son mariage avec elle' était résolu. 11 devait se célébrer dans quelques mois, lorsqu’elle aurait atteint ses seize ans. Francesco ra-
contait à Farini, avec l’enthousiasme d’un amoureux, ses joies de cœur, ses espérances d’avenir, et Farini l’écoutait avec les apparences d’une vive sympathie. Au fond, il se souciait fort peu des poétiques félicités de son ami, et fort peu de sa charmante Anna, qui ne devait avoir qu’une chétive petite dot. Dans la sécheresse de son âme, il n’entrevoyait les douceurs, la sainteté de l’union conjugale, que comme une affaire lucrative. Il était de cette classe d’hommes que l’on flétrit du nom de marieurs d’argent.
Mais voilà que tout à coup un vieux célibataire, parent éloigné d’Anna, lui lègue en mourant un patrimoine considérable. Aussitôt Farini éprouve un ardent désir de connaître cette jeune lille. 11 se fait présenter à elle par Francesco, il se met à l’œuvre avec toutes ses facultés d’esprit et d’astuce, flatte le père, la mère, éblouit par l’éclat de ses généreux sentiments toute la maison, et, enfin, agit avec tant d’art, qu’il eu vient peu à peu à fasciner aussi la crédule, la faible Anna, à l’éloigner de son fiancé et à l’épouser.
Nous n’essayerons pas de dire le désespoir de Francesco