CHAPITRE IMX-NEUYl KM K
quand il sévit ainsi trahi par celui à qui il s’était si sincèrement contié, délaissé par celle à laquelle il avait voué tout son.ciÉur et toute sa vie. Dans l’agonie de son naufrage, dans le transport de sa colère, il ne parlait que de tuer son infidèle amante, de tuer son infâme ravisseur, puis de se tuer lui-même. Une douce et tendre sœur essaya de dompter ses fureurs, puis de le consoler.
Mais c’est une erreur de croire qu’on peut toujours surmonter la douleur d’un amour déçu. De telles douleurs laissent dans l’âme une trace profonde. Alors, il y a des figures qu’on ne peut voir sans frissonner et des noms qu’on ne peut entendre prononcer sans tressaillir. Il en est de certains hommes qui ont perdu leurs plus chères espérances comme de Rachel qui pleure la mort de ses enfants : ils ne veulent pas être consolés.
Francesco, qui avait eu un goût très-vif pour l’étude et qui avait beaucoup lu, s’affermissait dans ses ressentiments par le souvenir de plusieurs de ses lectures, et répondait aux affectueuses remontrances de sa sœur, non-seulement par ses propres réflexions, mais par celles de divers écrivains. Un jour, il lui disait, comme le poète arabe :
« J’aime ceux qui m’aiment, et je hais ceux qui me haïssent. C’est ainsi que j’ai toujours fait, c’est ainsi que j’espère toujours faire.
« Telle est la loi de l’homme droit et ferme : le bien pour le bien, le mal pour le mal.
« On aime ce qui est bon et honnête; on se plaît à voir la beauté; on cultive le champ fertile; mais on écrase le serpent.
« L’homme débile peut seul pardonner l’injure faite à son honneur. A la femme appartient la douceur; à l’homme la vengeance. »
Une autre fois, il lui disait avec un philosophe anglais . « ha pensée la plus calme n’est pas toujours la plus juste. Quand on en vient à réfléchir tranquillement et avec une sorte d indifférence à un outrage personnel, à un acte de félonie ou de cruauté,
est-on sûr alors qu’on soit dans le vrai? L’esprit n’est-il pas alors abuse comme l’œil par l’éloignement d’un point de vue? -le suppose qu’à plusieurs lieues de distance vous tourniez vos regards du côté de Stal'fa; vous ne distinguerez pas ses colonnes de basalte. Elles sont là pourtant, immobiles et solennelles. Ainsi vous n’avez plus la juste perception de l’outrage dont vous avez souffert. Cet outrage pourtant n’a point été effacé, et vous devriez peut-être en garder le ressentiment, »
Sa sœur enfin l’emmena loin des lieux où, à tout instant, ses çolères se renouvelaient. La compatissante affection qui sans cesse veillait sur lui, la distraction d'un voyage en un pays étranger, le temps, ce grand maître, apaisèrent peu à peu ses farouches emportements. 11 revint à Airolo, triste, mais calme, portant au fond du cœur une plaie incurable, mais saignant en silence. La générosité de son caractère, que sa sœur connaissait bien, et à laquelle sans cesse elle élisait un nouvel appel, fut un de ses principaux remèdes. «Si elle aime cet homme, se dit-il un jour, si elle peut être heureuse de la résolution qu’elle a prise, je dois la laisser vivre en paix dans son union. Mais, s'il n’est pas ce qu’elle croit, s’il la trompe, s’il l’outrage, malheur à lui!»
En apprenant le retour de Francesco à Airolo, le perfide Earini fut très-effrayé. Il n’osait plus sortir, de peur de le rencontrer, et, pour plus de sûreté, il projetait de se retirer à Bellinzona, oû il avait engagé une partie de la dot de sa femme dans une entreprise de bateaux à vapeur. Bientôt pourtant ce qu’il entendait dire de l’existence solitaire et paisible de Francesco le rassura, et, quand il fut pleinement rassuré, il abandonna le masque hypocrite que jusque-là il avait cru devoir encore garder . 11 se montra hautain et dur envers la famille dont il avait servilement courtisé la faveur, dédaigneux ou impérieux envers la pauvre débile créature dont il avait séduit l’innocence et qu’il n’avait épousée que pour sa fortune.
Dans la retraite où Francesco s’était confiné avec sa sœur, il