CHAPITRE DIX -NEUVIÈME
arrivait, par les causeries du voisinage, d’étranges retentissements des scènes violentes que Farini faisait subir à son beau-père, à sa belle-mère, à sa femme, et Francesco écoutait ces récits, la tête baissée, sans proférer un mot. Mais, un jour, il apprit que celui qui 1 avait si honteusement trahi trahissait aussi Anna, et que, sous le prétexte de s’occuper activement de sa spéculation de bateaux à vapeur, il ne faisait de si fréquents voyages à Bellinzona que pour y voir une indigne maîtresse. Alors le lion blessé se releva dans le sentiment de sa noble indignation; alors sa vengeance fut résolue.
Il alla un matin s’embusquer dans la gorge de Dazio, sachant que Farini devait, ce matin-là même, passer par ce défilé pour se rendre à Bellinzona. Ouelques instants après, en regardanl au-dessus d’une pointe de roc derrière laquelle il s’était caché, il le vit apparaître, et soudain se leva et marcha à sa rencontre. A son aspect, Farini pâlit et voulut se sauver. Mais le sentier était trop étroit pour qu’il pût y faire tourner sa mule, et, avant même qu’il eût pu essayer ce mouvement, son ennemi avait saisi la bride de l’animal et la tenait d’une main vigoureuse. « Pied à terre! » s’écria Francesco. L’infortuné Farini le regardait d’un air hébété et restait immobile. « Pied à terre ! » répéta Francesco d’une voix tonnante. Farini descendit machinalement de sa monture, et s’inclina les mains jointes devant celui dont l’attitude, le regard, l’accent, le faisaient frémir.
« Tu es un infâme, tu le sais, dit Francesco; tu as trahi ma confiance, et je t’ai pardonné; tu m’as enlevé l’unique bonheur que j’espérais en ce monde, et je t’ai pardonné. Mais tu as maltraité, outragé, trompé celle que j’aimais. Ce dernier crime, je ne puis te le pardonner. Rassure-toi, pourtant; je ne suis pas venu ici pour t’assassiner, mais pour te demander raison, les armes à la main, de ton infidélité et de tes cruautés envers une pauvre femme qui a eu la faiblesse de croire à tes mensonges. Voici deux épées et deux pistolets, choisis.
Grâce! grâce! s’écria Farini en se courbant jusqu’à terre. Pas de grâce-! Toutes tes prières seraient inutiles. Ma réso¬
lution est inflexible.
— Au nom du ciel, Francesco! au nom de notre ancienne amitié, je te demande pardon! J’ai été coupable envers toi, je l’avoue, coupable aussi envers Anna, je te demande pardon ; et, si je ne puis réparer le mal que je t’ai fait, je te promets, je te jure de réparer mes torts envers la femme que tu as aimée.
— C’est, trop tard, répliqua Francesco, et je te connais trop pour pouvoir me fier à tes promesses. En ce moment, tu voudrais peut-être avoir agi comme un honnête homme; demain, tu reprendras ta nature de vipère. Pas de grâce! Un combat à mort. Épée ou pistolet, choisis ! »
En prononçant ces mots, il présentait les deux armes à Farini, qui détournait la tête pour ne pas les voir, puis étendait un bras pour les écarter.
« Misérable! s’écria Francesco, avec un regard enflammé par la fureur; décide-toi... ou sinon !... »
À ce dernier cri, qui résonna jusqu’au fond de sa poitrine, Farina releva la tète, essaya de prendre un pistolet, puis une épée; mais sa main tremblait comme une feuille de peuplier, et ses jambes chancelaient.
« Non, non, murmura-t-il en laissant tomber ces armes et en s’affaissant sur le sol, non, c’est impossible! La vue d’un fer nu m’a toujours causé une émotion insurmontable; l’idée seule d’un duel m’a toujours fait frissonner. Non, je ne me battrai pas. Grâce! grâce! je quitterai Anna, je quitterai le pays. Je m’en irai aussi loin que tu voudras. Tu ne me verras plus, tu n’entendras plus parler de moi. J’accepte tout ce que tu exigeras, tout, mon bon Francesco; seulement, je t’en conjure à genoux, laisse-moi vivre.
— Ah! s’écria Francesco dans son paroxysme de rage, tu n’es pas seulement traître, cupide, sans foi ni loi, tu es lâche! eh bien,