CHAPITRE DIX -NEUVIÈME
non, tu ne vivras pas; tu ne mérites pas de vivre; tu mourras comme tu dois mourir, comme un chien ! »
A ces mots, il le prit par les épaules et le précipita dans le lleuve, qui l’emporta dans son cours impétueux et le broya contre les rochers.
Un muletier, qui se trouvait près de là et qui assistait à celle scène tragique sans oser y intervenir, courut à Dazio raconter ce qu’il venait de voir. Les habitants du village se rendirent à l’endroit qu’il leur indiquait. Le cadavre de Farini flottait encore à la surface de l’eau, arrêté entre deux rocs. Francesco avait disparu. Il lit remettre à Anna un billet sur lequel il avait écrit, comme Lorédan le Vénitien après la mort de Foscari : L'ha pagado (il l’a
payé), et il s’exila de son pays, et jamais on n’a su ce qu’il était
devenu.
Avant de m’éloigner de la Suisse, j’écoute encore d’une oreille attentive le récit de divers événements qui l’intéressent. La catastrophe de Claris a retenti douloureusement de canton en canton. Cette jolie petite ville de Claris, située dans une des sauvages régions des Alpes, au pied du Scliilt, et du Glarnisch, grandissait et prospérait sur son sol aride par son travail et son industrie. On y comptait d’importantes manufactures, plusieurs belles et grandes maisons, plusieurs édilices publics construits sur une large base. On y trouvait même une bibliothèque assez considérable et un cabinet d’histoire naturelle. En une journée, tout ou presque tout a été incendié, et des centaines de familles, qui, quelques heures auparavant, pouvaient se réjouir de leur fortune, se sont trouvées sans asile, réduites à la pauvreté. Après cet affreux désastre, on a vu éclater d’une façon vraiment admirable la charité et l’esprit de nationalité du peuple suisse. De toutes parts des souscriptions ont été ouvertes, de toutes parts les incendiés ont reçu des dons fraternels. Secourus dans leur infortune par tant de mains généreuses, encouragés par tant de témoignages de sympathie, les braves gens de Claris ne quitteront point le sol couvert des dé-
combles de leurs maisons. A l'aide des diverses cotisations volontaires faites en leur faveur, à l'aide d'un emprunt que les capitalistes de Genève leur octroient à un taux très-modéré, ils vont rebâtir leurs demeures, réorganiser leurs fabriques, recommencer leur patient labeur. Ils avaient fait leur fortune; ils la referont par leur intelligence et leur fermeté. Que Dieu les protège!
La guerre d’Italie a fort occupé la Suisse, et, en cas de besoin,
elle sert encore fréquemment de texte aux journalistes. Les Suisses
sont très-chatouilleux sur tout ce qui tient à leurs privilèges et à
leur indépendance. Ils se sont figuré que nous n’avions pas le
droit de prendre la Savoie, et que cette prise de possession était le
signal du prochain démembrement de leur propre pays, Mais, en
réalité, je crois que les Suisses n’auraient point réclamé si vive- •
ment contre la cession de la Savoie à la France, et n’auraient point discuté, comme ils l’ont fait, à ce sujet, si, en cette occasion comme en tant d’autres, notre bonne amie l’Angleterre n’avait éveillé leurs susceptibilités, excité leurs craintes, encouragé leur colère, .(edirai même plus, j’ai l’intime conviction que si la plupart des habitants de la fière république de Genève, du Valais, du pays de Porrentruy et du pays de Vaud osaient exprimer leurs secrets désirs, ils demanderaient à être réunis à la France, à cette même France que l’aimable Angleterre leur représente comme un affreux Croquemitaine.
Un autre événement, dont les suites sont vraiment incalculables, agite ajuste raison la Suisse, et, par malheur, peut l’agiter encore longtemps. Vous voulons parler de la guerre d’Amérique.
Comparativement à l’étendue de son territoire et au chiffre de sa population, la Suisse est peut-être de tous les États de l’Europe celui qui a le plus de rapports avec l’Amérique par ses cohortes d’émigrants, par son commerce. La Suisse tire de l’Amérique le coton qui alimente ses manufactures et y expédie une grande partie de ses rubans de Bâle, de ses soieries de Zurich, de ses broderies de Saint-Gall, de ses bois ciselés de l’Oberland, de son hor-