‹ Voyage en SuisseChapitre 190 sur 200 · CHAPITRE 1)1 X- N EU V I ÈM E. Mi · texte numérisé non relu

CHAPITRE 1)1 X- N EU V I ÈM E. Mi

logerie. À lui seul, le canton de Neuchâtel envoie dans les temps ordinaires de vingt-cinq à trente mille montres par mois en Amérique.

Depuis quelques années, les Américains venaient en assez grand nombre visiter la Suisse. Ils y voyageaient comme de magnifiques seigneurs, sans rien marchander; ils y représentaient, non point peut-être par leurs bonnes façons, mais par leurs dépenses, les Anglais d’autrefois, les milords , dont le vieil aubergiste et le vieux postillon ont gardé un si bon souvenir. Cette année, on ne les a point vus revenir; cette année, par suite de renchérissement des balles de coton et du bouleversement de la confédération américaine, les manufacturiers de Genève, de Bâle, de Zurich ont déjà diminué leurs travaux, et le canton de Neuchâtel, à demi épuisé parles dix-huit millions qu il a engouffrés dans son che-

min de fer, surpris par la catastrophe des États-Unis, est dans un étal de crise financière très-inquiétant. 11 en était venu à fabriquer chaque année près d’un million de montres, dont un tiers environ se vendait de l'autre côté de l’Atlantique. Maintenant un grand nombre de ses ateliers sont fermés, et ses ouvriers émigrent, qui pour Besançon, qui pour d’autres villes, où ils espèrent trouver un emploi.

On ne peut voir ces ouvriers, comme je les ai vus en leur beau temps de prospérité, sans s’intéresser à leur sort et sans faire pour eux des vœux sincères. Ils se dévouent paisiblement à leur profession, se marient, quand l’Age du mariage est venu, avec une bon • nête lille, modeste comme eux et comme eux laborieuse, puis enseignent à leurs enfants le métier qu’ils ont appris de leur père. Dans la région montagneuse qu’ils occupent, tout est cher. Les denrées de première nécessité ne peuvent être produites sur ce sol aride. On doit les faire venir de plusieurs lieues de distance. Mais ces familles d’ouvriers ont de sévères habitudes de sobriété. Le café au lail, les pommes de terre, sont leur principal élément de nutrition. Ge maigre régime n’est tempéré qu’à certains jours par un

morceau de viande salée, et de temps à autre par une bouteille de bière ou un flacon devin de Neuchâtel. Cependant la demeure de ces humbles artisans est agréable à voir. Chaque meuble qui la décore est journellement épousseté et frotté. De doubles fenêtres la protègent contre les vents froids. Entre ces doubles fenêtres les enfants cultivent des œillets ou des résédas. Sur les vitres régulièrement lavées et essuyées se déroulent des rideaux blancs, et au pied de la maison est un petit enclos que la mère de famille se plaît à bêcher et à sarcler, et où elle a la joie de récolter quelques beaux choux, quelques pommes de terre, voire même des tiges de salade.

Souvent, tandis que l’on vendange les bonnes grappes de Cortaillod sur les rives du lac de Neuchâtel, les plateaux de la Chauxde-Fonds et du Locle sont déjà couverts de neige, et la neige les revêt encore de son froid manteau lorsque dans les vallées voisines tout est déjà refleuri. Mais les plus mornes saisons ne semblent point longues à ceux qui n’en mesurent pas la longueur dans une monotone oisiveté. Les habitants de ces montagnes savent tous lire et écrire. De plus, ils ont généralement le goût de la musique, et ils forment entre eux des sociétés de lecture, des réunions philharmoniques. A la Chaux-de-Fonds et au Locle, il y a même un théâtre, et, dans chaque habitation solitaire, des ivres et des journaux. Puis enfin l’été vient, et l’été des montagnes a un caractère de douce magie qu’on ne retrouve point ailleurs. En quelques jours tout reverdit et tout renaît. On dirait que des génies invisibles brisent à la fois la glace du ruisseau, balayent la neige des champs, ravivent de leur tiède baleine les plantes assoupies et endolories, sèment sur le gazon les boutons d’or des anémones, et entrouvrent les yeux bleus des vergiss meinnicht. Un des Évangiles apocryphes des premiers siècles de Père chrétienne raconte que l’Enfant Jésus s’amusait à pétrir avec de la terre de petits oiseaux, puis les prenait sur sa main, et, en soufflant sur eux, les lançait dans l’espace avecleur brillant plumage et leurs chants mélodieux.

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