CHAPITRE DEUXIÈME
La seigneurie de Coppet est l’une des plus anciennes de la Suisse. Là s’élevait un manoir féodal qui a successivement appartenu aux sires de Grandson, aux comtes de Savoie, puis à ceux de Gruyères, puis à diverses familles.
En 1 556, les Bernois envahirent le canton de Vaud; la petite forteresse de Coppet leur résista bravement; mais elle n’avait ni assez d’hommes ni assez de munitions pour repousser une armée nombreuse : elle fut prise, saccagée, incendiée.
Sur les ruines de ce vénérable édifice s’élève le château actuel : un bâtiment carré, d’une forme un peu lourde, la façade tournée du côté du lac, une tour ronde et massive à ses deux extrémités.
Au dix-septième siècle, ce domaine appartenait au burgrave Dohna, chez lequel Bayle, le célèbre Bayle, occupa pendant quelques années l’emploi de précepteur. Dohna vendit ensuite cette propriété à Sigismond d’Erlach, qui la revendit à Hoguer, le riche banquier de Saint-Gall, un autre Samuel Bernard.
Moins heureux pourtant que cç riche financier, Hoguer, après avoir livré ses capitaux à Louis XIV, ne pouvait en obtenir le remboursement. Après de longues et inutiles négociations, il se rendit à Versailles, dans l’espoir d’v recouvrer au moins quelques parcelles de scs trésors, et il y arriva dans un tel état de dénument, qu’il s’estima heureux de trouver un asile dans l’obscure demeure d’une pauvre femme. Une pareille situation devait naturellement lui inspirer un plus vif désir de faire valoir son bon droit. H rédigea en effet de nouveaux placets; il pétitionna, postula, sollicita par écrit et de vive voix, puis tout à coup il s’arrêta.
Une légende suisse, qui me parait assez philosophique, rapporté que Hoguer, étant allé un jour interroger une devineresse sur le succès de ses démarches, s’en revint de cette consultation, la tète baissée, le regard pensif. La devineresse lui avait dit : « Tant que tu seras pauvre, tu jouiras d’une bonne santé; du moment où lu auras repris possession de la fortune, tu tomberas dans la langueur, puis tu mourras: »
Le bon Hoguer tenait à prolonger son existence, si misérable qu’elle lut. « Mieux vaut, se disait-il,
« Mieux vaut goujat debout qu’empereur enterré. »
il se résigna donc à abandonner ses magnifiques créances et à vivre chétivement dans son humble gîte; puis, dans sa pauvreté, qui ne pouvait, quoi qu’en eût dit la prophétesse, l’affranchir des lois de la nature, il mourut; il mourut oublié de tout le monde, et surtout, je pense, de ceux qui lui devaient des millions.
Pendant ce temps, sa propriété de Coppet était occupée par un négociant de Francfort, qui la vendit à M. Necker, et delà date pour nous son illustration, une illustration dont je ne connais pas un autre exemple dans l’histoire des lettres.
On a vu, en effet, à diverses époques et dans divers pays, l’auréole littéraire ou scientifique rayonner à la fois sur plusieurs membres d’une même famille, ou descendre, dans cette famille, d’une génération à l’autre. On a vu apparaître en France les deux Corneille, les deux Racine, et dans le monde artistique les Vernct; en Allemagne, les deux frères Grimm, ces profonds philologues, et les deux Humboldt; en Danemark, les deux Œrsted, le physicien et le jurisconsulte; en Italie, les Scaliger, les deux Tasse, Bernardo et Torquato; en Angleterre, les Pitt; en Hollande, les Van Lennep; en Suisse, les Bernoulli; et dans ma chère province de Franche-Comté, on se plaît à citer la savante famille des Chifflet, qui a produit cinq générations de savants.
Mais je ne sache pas que nulle part on puisse rien signaler de semblable a la sève continue d’intelligence qui d’abord se manifeste par M. Necker et madame Necker de Saussure, qui ensuite éclate dans le génie de madame de Staël, et qui à présent nous étonne et nous charme encore par les œuvres d’une quatrième génération.
Les nobles propriétaires de Coppet n’étaient point dans leur château quand je m’v présentai pour le visiter; mais une brave
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famine, habituée par eux au langage le plus courtois, apaise la voix de Pyrame, le fidèle chien de garde, et s’avance poliment audevant de l’étranger et lui ouvre la porte des appartements qu’il désire voir.
•l’ai visité avec respect cette bibliothèque où madame de Staël passa tant d’heures de fécondes études, ce salon où elle réunit autour d’elle tant d’hommes distingués, quelle tenait captivés par l’élan de son esprit et le charme de sa conversation.
J’ai été ensuite me promener dans le parc, un vaste parc avec des arbres séculaires, un sapin gigantesque, des chênes qui, peutêtre, ont été plantés du temps des sires de Grandson, l’ombre et le recueillement, un silence solennel interrompu seulement par le sifflement d’un chardonneret, par le murmure d’un ruisseau limpide qui coule dans un ravin voilé par de verts rameaux, et je ne pouvais me lasser de parcourir ces fraîches pelouses, ces sentiers fleuris.
Presque en face de ce château de M. le duc de Broglie, sur l’autre rive du lac, est la maison Diodati, qui, eu 1810, fut occupée par Byron. J’y ai été, un matin, par une belle route qui d’abord serpente entre les flots du lac et les faubourgs de Genève et les coquettes habitations de plusieurs fiches patriciens, puis monte graduellement sur les flancs d’une colline parsemée de verts enclos ombragés par des arbres fruitiers, puis , traverse l’agreste village de Colognv.
De toutes les villas qui encadrent le Léman, il n’en est pas une qui, par sa situation et sa structure, m’ait semblé plus attrayante que la maison Diodati : elle s’élève sur le penchant d’un vert coteau, vis-à-vis des fécondes campagnes, des riantes cités du canton deVaud, des cimes majestueuses du Jura. Un vaste jardin entoure cette maison : des tilleuls et des marronniers lui font une sorte de voile mystérieux, des lierres vivaces tapissent scs murs de leurs feuilles lustrées, et un vaste balcon est suspendu a saccinlure. Du haut de ce balcon, le regard plane, d’un coté, sur la ville
VOYAGE G j\ SUISSE.
de Lausanne, les terrasses de Vevay, les tours de Chillon; de l’autre, sur la cathédrale de Genève, et, de toutes parts, sur le miroir du lac et les merveilleuses images qui décorent ses contours.
C’est là qu’il vint se réfugier, le grand poète, après un de ces naufrages du cœur, dans le tourbillon de la vie, plus terribles et plus irréparables que ceux d’une fortune dans les profondeurs de l’Océan! Ses espérances conjugales évanouies; son bonheur domestique perdu; ses meubles et ses livres saisis par des mains rapaces; son nom souillé par la calomnie; sa gloire d’écrivain harcelée par de faméliques insectes, outragée par l’envie! c’est là qu’il se retira, comme un lion blessé, dans l’amertume de sa douleur et la sublime émotion de son génie.
Là, il avait pour compagnons habituels de sa solitude une autre victime des emportements de l’imagination, l’impétueux Shelley, le sceptique auteur de la Reine Mal i,
Wandering outlaw ofliis own dark mind
et le fantastique, le vaniteux Polydori, dont il supportait, avec une étonnante bonté, les bizarreries et les fanfaronnades2.
«Celui, dit-il, qui a vieilli dans ce triste monde, par l’action plus que par les années ; celui qui a pénétré dans les profondeurs de la vie, de telle sorte qu’il n’v peut plus éprouver aucune surprise, que ni l’amour, ni la souffrance, ni la renommée, ni l’ambition, ni aucune lutte ne peut plus entrer, comme une lame aiguë, dans la terme, silencieuse patience de son cœur, celui-là
1 Vagabond outlaw de son esprit sombre.
« Quelle supériorité avez-vous sur moi? lui demandait, un jour, en traversant le ldiin, le présomptueux Italien; quelle chose pouvez-vous faire que je ne puisse faire moi-meme ? Trois choses, lui répondit tranquillement Byron : je puis franchir, dans sa plus grande largeur, celle rivière a la nage; je puis moucher une chandelle, avec une balle de pistolet, a \ingt pas de distance, et j ai composé un poème dont il s’est vendu, en un jour, quatorze mille exemplaires. » (Le Corsaire.)