CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
On dirait que le divin Jésus envoie ainsi un beau matin ces gentils oiseaux vers la montagne, tant on en voit qui tout à coup se répandent dans les airs, sautillent sur les haies, gazouillent sur les buissons, et de leur petit bec vont frapper aux fenêtres de la rustique demeure du paysan ou de la chambre de l’ouvrier. Il en est qui se souviennent de ces habitations, près desquelles ils ont déjà vécu, qui veulent voir au retour de leur lointaine migration s’ils y retrouveront l’enfant qui les regardait avec joie, la petite fille qui leur donnait les miettes de son pain. Il eu est, nouveaux colons, qui viennent faire connaissance avec les gens du pays où ils vont construire leur nid, où ils doivent passer plusieurs mois.
Pour les familles des montagnes qui ont été si longtemps séquestrées sous leur toit par les rigueurs de l’hiver, quel plaisir de sortir par les premiers beaux jours, de respirer Pair embaumé parles fleurs naissantes, parles exhalaisons aromatiques des bourgeons de sapins, et de faire le dimanche de joyeuses excursions à quelques lieues de distance! De la Chaux-de-Fonds, d’un côté, on descend dans les fraîches prairies de Saint-Imier; de l’autre, sur les bords du Seyon, dans l’étroit défdé de Valengin; d’un autre côté encore, par une pente rapide, sur les rives du Doubs, dans une agreste auberge qu’on appelle la Maison-Monsieur. Et, quand on esl là, quand on s’est reposé dans le jardin de cette aimable hôtellerie, quand on a goûté son vin blanc, savouré une de ses matelotes qui lui ont fait une glorieuse renommée, il est bien difficile de résister à la tentation de traverser la rivière. Au delà de cette rivière est un rempart de rocs de l’aspect le plus imposant et le plus sauvage. Au-dessus de ces rocs gigantesques sont les pâturages, les majestueuses forêts de sapins, les vastes chalets, les coquettes maisons de Fournet-Blancheroche, le magnifique point de vue qu’on appelle le Biaufonds; plus loin, Charquemont avec ses riches métairies, et Maiche avec son vieux château. Doux et charmant petit coin de terre, quiconque l’a vu ne peut l’oublier.
Du Locle on descend par le hardi tunnel, par la magnifique
brèche du Col-des-Roches, dans l’élégant village des Brenets. et de là au lac de Chaillexon, aux bassins du Doubs, six larges bassins pareils à six émeraudes enchâssés dans les rocs comme dans un cercle d’argent et réunis l'un à l’autre comme les anneaux d’une même chaîne ou les pierres précieuses d’un même collier. Du dernier de ces bassins, les flots limpides descendent sous les arceaux de sapins, dans un étroit canal où ils se resserrent en frémissant, puis roulent impétueusement sur leur pente rapide, bondissant, mugissant, frappant avec fureur les rochers, les bois qu’ils rencontrent sur leur passage, et lançant dans les airs des tourbillons d'écume, jusqu’à ce qu’enlin ils tombent tout à coup de leur dernier gradin et s’engouffrent avec le fracas du tonnerre dans un abîme dont personne encore n'a pu sonder la profondeur. C’est là ce qu’on appelle le Saut du Doubs, et c’est tout simplement une des plus admirables cascades que l’on puisse voir.
Le Doubs, cette tournoyante, cette capricieuse, cette rêveuse, cette poétique rivière de Franche-Comté, sépare, sur un espace de plusieurs lieues, la Suisse de la France. Autrefois, pour la traverser, il fallait avoir recours à des bateliers, qui souvent se montraient fort peu charitables. On raconte que l’un d’eux vit un soir descendre près de lui, du haut de la côte helvétique, une jeune femme à cheval qui le pria de vouloir bien prendre aussitôt ses rames et la conduire sur la rive de France. C’était la tille d’un honnête bourgeois de Morteau, qui s’était mariée en Suisse, et qui, ayant appris que sa mère était malade, accourait en toute hâte pour lui donner les secours de son affection. Le batelier, après avoir entendu sa requête, exige qu’elle paye d’abord le péage. Par malheur, dans le trouble de son cœur affligé, dans la précipitation de son départ, elle avait oublié de prendre avec elle quelque argent. Elle confesse humblement son oubli, elle prie cet homme d’avoir confiance en elle, de lui faire crédit, promettant de lui payer le lendemain le tribut qu’il demande, lui offrant en garantie de sa promesse son manteau, son cheval même, et le suppliant enfin
C II A PI T R E DIX-NEUVl ÈME.
d’avoir pitié de son angoisse filiale. Le rude nautonier reste iiitlexible. Le ciel était sombre, l’atmosphère chargée de nuages, et peut-être ne voulait-il qu’un prétexte pour se dispense]- d’entreprendre un trajet pénible par un vent impétueux. Après l’avoir longtemps en vain imploré, conjuré, la pauvre femme, éperdue, prend un parti désespéré. Elle lance intrépidement son cheval dans la rivière, et elle y périt. Mais la justice de Dieu ne devait pas laisser le cruel batelier impuni. L’année suivante, à pareil jour, à pareille heure, comme il se disposait à rentrer dans sa cabane après avoir lait dans la journée plusieurs traversées fructueuses, il voit apparaître devant lui cette même jeune femme, à cheval comme il fa déjà vue. Mais, cette fois, elle ne le supplie point d’avoir pitié d’elle; elle le regarde d’un regard terrible, elle le saisit d’une main froide comme la glace, dure comme l’acier, elle l'entraîne dans la rivière, le plonge au fond des flots, puis le rejette sur le rivage, et quelques heures après il était mort.
Maintenant, quand on descend des Brenets, on franchit le Doubs sur un beau pont, et plus d’un voyageur ne peut le franchir sans s’arrêter longtemps à contempler la charmante scène qui de là s’offre de tous côtés à ses regards, les admirables échancrures du Col-dc-Boches, les bois de sapins qui le décorent, la vallée où rayonne le lac de Chaillexons, et le riant village de Yillers, et le délicieux val de Morteau.