‹ Voyage en SuisseChapitre 196 sur 200 · CHAPITRE VINGTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGTIÈME

comprends pas. S il n’y a entre la Vérité et moi que ce léger rideau... — Et une loi, mon fils, une loi plus importante que tu 11e peux le croire. Ce voile, léger pour ta main, serait lourd pour ta conscience. »

Le jeune homme rentre pensif dans sa demeure; la soif de savoir lui enlève le sommeil. 11 se retourne avec une anxiété brûlante sur sa couche el se lève à minuit. D’un pas craintif il se dirige involontairement vers le temple. Il gravit le mur intérieur, et d’un bond hardi s’élance dans l’enceinte.

Là, il s’arrête dans le silence terrible, interrompu seulement par le bruit de ses pas. Du haut de la coupole, la lune projette sa lueur argentine, et dans les ténèbres de l’enceinte l’image voilée apparaît, à la lueur de cet astre nocturne, comme un dieu visible.

Lejeune homme s’avance d’un pas incertain ; sa main téméraire va toucher le voile sacré, mais un frisson subit agite tous ses membres, et un bras invisible le repousse au loin. « Malheureux ! lui crie une voix intérieure, que vas-tu faire ? Veux-tu porter atteinte à la divinité? « Nul homme, a dit l’oracle, ne soulèvera « ce voile, si je ne le seconde moi-même.» — Mais ce même oracle 11’a-t-il pas ajouté : « Celui qui arrachera ce voile verra la a Vérité ? » Qu’importe ce qu’il y a là derrière? dit le jeune homme, je veux le soulever, je veux la voir. — La voir! » répète l’écho railleur.

Il dit, et enlève le voile. Demandez maintenant ce qu’il a vu. Je 11e le sais. Le lendemain les prêtres le trouvèrent pâle et inanimé, étendu au pied de la statue d’Lsis. Ce qu’il a vu et éprouvé, sa langue ne l'a jamais dit. La gaieté de sa vie disparut pour toujours. Une douleur profonde le conduisit au tombeau, et lorsqu’un curieux l’interrogeait: « Malheur! répondait-il, malheur à celui qui arrive à la vérité par une faute! Jamais elle 11e le réjouira ! »

Le Val-Travers est arrosé par la Reuse, qui, dès sa naissance, donne l’exemple du travail; car à peine est-elle sortie du ravin où elle tombe, en descendant du lac d’Étalières, qu’elle fait tourner

cinq moulins, et tout le long de sa route elle met en mouvement des scieries et d’autres établissements industriels, jusqu a ce qu’elle arrive au lac de Neuchâtel, où enfin elle se repose. Mais, dans le petit pays qu’elle parcourt, hommes et femmes, tout le monde aussi travaille. Les enfants même, dès qu'ils 11e fréquentent plus l’école, ont leurs places au comptoir ou dans l’atelier. Le Val-Travers est parsemé d’élégantes habitations aux murailles blanches, aux persiennes vertes, et de beaux villages où la plupart des maisons ont leur enclos, leur parterre, leur péristyle. C’est d’abord Noiraigue, caché dans un pli de terrain au bord de la rivière qui tombe des rocs du Furcis ; c’est le joli hameau de Rosières, puis la ville de Travers, chef-lieu du district, et près de là Couvet; puis Mothier, dont on voit de loin le vieux manoir féodal construit au haut d’un roc escarpé, et jadis habité par les barons de Travers, puis Fleurier, dont le nom dit le caractère idyllique; puis l’agreste Saint-Sulpice.

Quoique le sol où s’élèvent ces riants villages soit en général assez fructueux, c’est à l’industrie plutôt qu’au labeur agricole qu’ils doivent leur agrandissement et leur prospérité. C’est surtout à la fabrication de la dentelle, à l’horlogerie, et par malheur aussi à la distillation de l’absinthe. Cette petite plante d’un vert pâle que l’on cultive dans les terrains froids et pierreux des montagnes n’a qu’une saveur amère, et la liqueur â laquelle elle donne son nom n’est agréable ni à la vue, ni au goût, ni â l’odorat. Cependant, après quelques essais, un grand nombre d’individus y reviennent , comme les anciens Berserkir du Nord â la boisson qui les jetait dans une sorte de délire furieux, comme les Chinois à l’opium, comme les Orientaux au haschisch, et peu à peu s’en font un besoin journalier, un besoin impérieux. Par la quantité d’alcool dont elle se compose, par les divers ingrédients qui y sont mêlés, cette liqueur produit sur le tempérament de ceux qui en usent trop fréquemment les plus funestes effets. Combien de braves soldats de l’Algérie, qui ont vaillamment combattu

Page 1