CHAPITRE DEUXIÈME
Tissot, l’habile, lo savant médecin, a aussi longtemps vécu à Lausanne, et s’y est fait aimer et. vénérer : les hommes d’étude lui doivent de la reconnaissance; il a fait pour eux un livre rempli de sages enseignements1.
Les Anglais lettrés qui visitent Lausanne ne manquent guère, en général, de se faire indiquer la maison où leur compatriote Gibbon composa son Histoire de la décadence et de la chute de r Empire romain; ils pourraient voir aussi, dans la même cité, la maison où cet illustre écrivain rentra dans le giron du protestantisme; car chacun sait qu’à l’âge de seize ans Gibbon, après avoir lu l’ouvrage de Bossuet sur les Variations de l'Église , abjura résolument la doctrine qui lui avait été enseignée dès son enfance. En apprenant cette nouvelle, son père, furieux, le lit aussitôt partir pour Lausanne et le plaça sous la tutelle d’un ministre protestant, nommé Pavillard. Là, le jeune rebelle fut sermonné et morigéné de toute façon. Sans cesse, M. Pavillard lui représentait les horreurs de la papauté et la haute sagesse des principes du libre examen. Je pense que les arguments du zélé prédicateur étaient fort ingénieux et très-habilement développés; de plus, il y joignait une sévère pénitence. Le père de Gibbon, en éloignant son lils, ne lui allouait qu’une minime pension, et M. Pavillard, qui, diton, était fort avare, se faisait un pieux devoir d’économiser une partie de cette pension pour châtier, par un sévère régime, l’infidèle étudiant d’Oxford. A la fin, Gibbon, fatigué de souffrir la faim, le froid, dans son gîte helvétique, et fatigué peut-être aussi des longues remontrances de son instituteur, déclara qu’il s’était trompé, que M. Pavillard était bien supérieur à Bossuet, et qu’il croyait rentrer dans la vraie voie en se ralliant au doyen du protestantisme. En réalité, il ne croyait plus à rien et n’avait plus qu’une profonde indifférence en matière de religion. Son apparente soumission ayant pourtant fléchi la colère de son père, il fut
‘ De la santé des gens de lettres, 1 vo! in-12. 170!).
VOYAGE EN SU ï SSE.
libéré de sa captivité, s’en alla voyager en Italie, puis retourna en Angleterre, où il se livra à ses études favorites et publia les premiers volumes de sa grande œuvre historique.
En 1785, il revint à Lausanne, non plus dans la maison de M. Pavillard, dont il n’avait pas conservé un agréable souvenir, mais dans l’habitation d’un de ses amis, M. Duverdun, qui lui offrit une libre et agréable retraite.
Ce fut là qu’il finit le long travail dont il avait conçu l’idée, vingt-trois ans auparavant, dans une promenade solitaire, au milieu des ruines du Capitole. Ceux qui ont eu le courage d’entreprendre une longue tâche, et la satisfaction de l’accomplir, ne liront pas sans émotion ces lignes, que Gibbon écrivit dans son mémorandum , quand il eut terminé la sienne :
«J’ai osé, dit-il, constater le moment de la conception de cet ouvrage; je marquerai ici celui qui en acheva l’enfantement; ce jour, ou plutôt cette nuit, arriva le "27 juin 1787 : c? fut entre onze heures et minuit que j’écrivis la dernière page, dans un pavillon de mon jardin. Après avoir quitté la plume, je lis plusieurs tours dans un berceau d’acacias, d’où la vue s’étend sur la campagne, le lac et les montagnes. L’air était doux, le ciel serein; le disque argenté de la lune se réfléchissait dans les eaux du lac, et toute la nature était plongée dans le silence. Je ne dissimulerai pas la joie que j’éprouvais en ce moment qui me rendait ma liberté et allait peut-être établir ma réputation; mais les mouvements de mon orgueil se calmèrent bientôt, et des sentiments moins tumultueux et plus mélancoliques s’emparèrent de mon ame, lorsque je songeai que je venais de prendre congé de l’ancien et agréable compagnon de ma vie, et que, quel que fut l’âge où parviendrait mon histoire, les jours de l’historien ne pourraient être désormais que bien courts et bien précaires. »
La ville de Lausanne, dont nous venons d’indiquer quelques-uns des principaux souvenirs littéraires, est remarquable par sa situation pittoresque. Au dehors, une ceinture de vignes, de champs