CHAPITRE DEUXIÈME
comme un témoignage éclatant de son amour et de sa douleur inconsolable. L’artiste auquel il avait confié ce travail, et dont il stimulait le zèle de tout son pouvoir, se mit activement à l’œuvre; mais, avant que le monument fût achevé, le tendre époux avait déjà porté son cœur ailleurs et s’était remarié.
« O Dieu ! 6 Dieu ! dit Shakspeare, qu’elles me semblent plates, moroses, fastidieuses et arides les coutumes de ce monde ! »
Ceux-là n’ont guère l’expérience de la vie, qui croient encore aux deuils ineffaçables et aux regrets éternels. Pour quelques êtres un peu tidèles, combien d’autres qui, comme la mère de Hamlet, oublient celui qu’ils ont pleuré, avant que la trace de leurs larmes soit effacée sous leurs paupières !
Le canton de Vaud ne fut délivré que par la Révolution française, en 1789, du joug que les Bernois lui avaient imposé dès l’an 1550. L’acte de médiation de 1805 lui assignait les mêmes droits qu’aux autres cantons de la république helvétique, et, en 1815, son indépendance fut pleinement reconnue par le congrès de Vienne.
Après son long asservissement, après les pénibles incertitudes qu’il eut encore à subir, de 1798 à 1815, par suite des fluctuations de la politique européenne, il semblait qu’en se voyant enfin délivré de son vasselage et librement incorporé dans la confédération helvétique, il ne dût désormais songer qu’à user sagement de ses richesses et à jouir en paix de sa liberté.
Mais, en 1850, il lit une révolution, et en 1845, dans une des fatales commotions de la Suisse, il en fit une seconde; en quinze ans, deux de ces aimables révolutions démocratiques où, selon le programme de ceux qui produisent cette tourmente populaire, les riches doivent être justement châtiés de leur orgueil, les pauvres devenir riches, où tout abus doit être à jamais anéanti, toute vertu dignement récompensée, où, enfin, tout un pays régénéré par une noble pensée doit reconquérir le bonheur de l’Age d’or, le calme et les pures jouissances du règne d’Astrée.
Nous les connaissons, ces belles promesses des réformateurs de la société, et nous savons ce qu’il eu advient.
« Gais et joyeux Yaudois, dit un spirituel écrivain qui, en 1845, visitait Lausanne, vous n’y êtes plus : sur la plupart des physionomies, une expression soucieuse, mêlée d’arrogance, remplaçait cette gaieté, autrefois si vantée; il y a trois mois, ce canton venait de changer son ménage; en remuant le grand balai, dit arbre de la liberté, le peuple a délogé ceux qui, selon lui, gargotaient depuis trop longtemps; d’autres ont voulu goûter aussi de la bouillie gouvernementale. La commotion, ou l’effort de cet exercice populaire, a laissé des traces dans toutes les communes que j’ai parcourues . des arbres de liberté pourris, sans racine, dans un trou de terre, des drapeaux en jalons, flétris au bout de trois mois par l’intempérie du temps1. »
A la même époque, un autre voyageur commençait ainsi le récit de son excursion :
« J’ai traversé la Suisse avec une impression pénible. En retournant vers ses grandes montagnes, je songeais au serment du Grütli, à Guillaume Tell, à Winkelried, et je voyais dans tontes les vallées le portrait du tribun Steiger appendu aux vitres des boutiques. Je me rappelais ces chants enthousiastes, ces chants religieux des jours héroïques de l’ancienne Helvétie, des batailles de Sempach, de Grandson, de Morat, et j’entendais retentir les dernières romances des corps francs. De fatales passions divisent aujourd’hui ces cités, ces cantons, que, jadis, la corne d’Uri appelait à la défense du sol, et qui s’alliaient fraternellement dans une même pensée d’ordre et de mâle liberté. L’orage gronde partout, et pourtant un trouble funeste agite les esprits! ici, le vertige des novateurs; là, l’épouvante des gens de bien! Une tempête plus terrible que celle du ciel a bouleversé la terre de Clarens, les coteaux de Yevay; dans 1 espace de quelques mois, le pays de Yaud, ce jardin de la Suisse,
Promenades en Suisse, en 1845, parle comte de Gurowski. Lausanne, 1840.