CHAPITRE DEUXIÈME
est devenu le théâtre des plus sinistres désordres; dans l’espace de quelques mois, la fièvre démocratique a dépassé, là, l’effervescence de nos révolutions de France: «Plus d’aristocratie! s’écrient les «démagogues de Lausanne; plus d’aristocratie de nom et de for- «tune! c’est l’A-B-G de la doctrine; mais plus d’aristocratie de « mœurs ni de vertus ! » L’instruction leur semble un luxe inutile, et la vertu les gène : «À bas les académies où l’on enseigne les « sciences humaines ! » La vraie science est dans les pamphlets plébéiens : «A bas les temples où l’on prêche la loi de Dieu ! » Le peuple lui-même s’est fait Dieu.
« En attendant la solution de. celte crise, la Suisse souffre déjà matériellement de tout le bruit qu’elle fait en Europe : chacun sait que le passage des étrangers est pour ce pays une ressource considérable. Celte année, les riches familles anglaises, les touristes, oui pris une autre direction. Sur toute ma route, je n’ai entendu que des soupirs et des gémissements des maîtres d’hôtel, qui regardent d’un air piteux leurs longues tables désertes, des marchands qui restent seuls dans leurs boutiques silencieuses, des postillons qui n’ont plus personne à conduire, et, par conséquent, plus de trink geld.
« Ces plaintes m’ont suivi jusqu’à Schaffouse, et le Rhin luimème, dans sa chute impétueuse, semblait se lamenter de l’oubli où l’on laissait, par ces beaux jours d’été, ses cascades d’argent et ses rives attrayantes. »
Grâces au ciel, pourtant! après tout ce grand fracas, l’orage s’est apaisé : les apôtres d’une nouvelle organisation sociale, les prophètes d’une nouvelle ère, ont jugé que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, dès qu’ils ont eu conquis une place lucrative dans l’administration du pays. Les bons\audois, soulevés et égarés par d’ardentes vociférations, se sont remis sagement à cultiver leurs champs et leurs vignes; Lausanne a repris sa calme, riante, intelligente physionomie, et, chaque été, le chemin de fer lui amène une quantité de voyageurs; un grand
nombre d’entre eux s’installent pour la saison entière dans cette ville, qui leur offre à la fois tous les agréments de la vie matérielle et les ressources intellectuelles d’une bibliothèque publique, d’un musée, de diverses sociétés littéraires et de plusieurs excellentes librairies de leur appartement de l’hôtel Belle-Vue, ou de l’hôtel Gibbon, ils peuvent faire chaque jour quelque intéressante excursion dans les fraîches campagnes des environs, dans les forêts du Jura ou sur les rives du lac Léman, ce beau lac dont le doux murmure résonnait à l’oreille de Byron comme la voix d’une sœur.
Les admirateurs de Rousseau ne manquent pas d’aller voir Clarenset Vieillerie, en mémoire de la Nouvelle Héloïse. Mais ceux-là sont un peu déçus dans leur attente. Dans la préface de son roman, Rousseau a eu la délicate attention de nous prévenir que les personnages qu’il met en scène sont des personnages fictifs. Je le crois bien : la vraie nature humaine n’en produit point de pareils; les vraies passions de l’àme ne se manifestent point par tant de phrases déclamatoires et tant de dissertations philosophiques. V en déplaise à ceux qui s’attendrissent encore à la lecture de la Nouvelle Héloïse , à mon avis, il y a plus de véritable sentiment dans une des pages de Roméo et Juliette que dans toute l’histoire de l’emphatique Saint-Preux et de sa digne élève, dans toutes ces lettres que Rousseau écrivait sur du papier doré, saupoudrait galamment de poudre d’azur, liait avec des rubans bleus, et se plaisait modestement à citer lui-même comme des chefs-d’œuvre de diction.
En nous avertissant « qu’ayant été plusieurs fois dans le pays des deux amants, il n’y a jamais entendu parler ni du baron d’Étange, ni de M. Saint-Orbe, ni de milord Edward ; » il aurait pu ajouter que les paysages dépeints dans ce roman sont à peu près aussi des paysages imaginaires, car Clarens et Meillerie 11e ressemblent guère à la description qu’il en a faite.
1 Entre autres celle de M. Martignier, où l’on trouve à la fois une précieuse collection d'ouvrages anciens et les meilleures publications modernes.
Cil Am I\K DEUXIÈME.
Mais le monde, dans ses tiers sentiments du progrès, nous montre partout de singulières variations. En 1705, les magistrats de Genève faisaient brûler sur la place publique, par la main du bourreau, les œuvres de Rousseau. En 1855, dans cette même ville, on donnait à une jolie petite ile du Rhône le nom de Rousseau, et on y érigeait en grande pompe sa statue. 11 serait bien surpris, le farouche philosophe qui redoutait tant le bruit et les importuns, s’il pouvait voir le lieu qu’on a choisi pour rendre hommage à sa mémoire. E’ile où Pradier l’a représenté, assis sur une chaise, dans une attitude méditative, le crayon à la main, est une des promenades favorites des habitants de Genève; en été, chaque soir, un limonadier s’y installe avec ses flacons; un orchestre y fait entendre le tapage des compositions de Wagner ou de Verdi ; une foule d’oisifs, de curieux, y afflue ; mais, dans cette multitude confuse, Rousseau pourrait avoir le plaisir de rencontrer plus d’une nouvelle Héloïse.
Près de là est le quartier Saint-Gervais, peuplé d’artisans laborieux, et, dans ce quartier, la rue où, dans un humble atelier d’horlogerie, naquit, en 1712, le débile, le maladif enfant qui devait un jour, par ses œuvres, jeter un nouvel élément de dissolution au sein de la société vacillante du dix-huitième siècle.
En sa qualité de ville littéraire, Genève, après avoir condamné la doctrine de l’auteur d'Émile, a cru devoir accorder un solennel diplôme de bourgeoisie à l’écrivain qu’elle avait proscrit.
Genève est, en effet, la métropole scientiliquè et littéraire de la région où s’épanchent les Ilots littéraires de la Suisse.
C’est cependant l’un des plus petits cantons de la confédération helvétique !
«Quand je secoue ma perruque, disait Voltaire dans une de ses spirituelles railleries, je poudre toute* la république de Genève. »
Mais, de même que, dans certains cercles de territoire privilégié, on admire parfois une abondante végétation, de même on
est surpris de voir tout ce qu’il y a eu de mouvement intellectuel et de sève féconde dans cette minime partie de la Suisse.
J’ai parcouru bien des contrées, j’ai séjourné dans tous les États de l’Europe, j’ai visité, en mes jours de jeunesse, les universités de l’ Allemagne, de la Suède, du Danemark, de la Russie, et, en recueillant mes souvenirs, je ne pourrais pas citer une ville qui, comparativement à sa population, puisse, comme Genève, s’honorer de tant d’établissements d’instruction, de tant d’œuvres mémorables et de noms illustres.
Il y a là des écoles de toute sorte : écoles classiques et industrielles, écoles de premier ordre pour les riches, écoles gratuites pour les pauvres; car chaque enfant de cette cité, si chétive que soit la condition matérielle de ses parents, doit au moins apprendre à lire et à écrire.
11 y a là une bibliothèque, la bibliothèque fondée par Bonni vard, qui renferme les manuscrits les plus magnifiques, les incunables les plus précieux et une nombreuse collection de livres que l’on prête libéralement à quiconque présente la moindre garantie.
11 y a là un jardin botanique qui a eu son Jussieu, c’est-à-dire son Gandolle, un musée d’histoire naturelle enrichi par des dons généreux, et un musée artistique où l’on voit quelques-uns des plus beaux lableaux des nobles maîtres de l’art helvétique.
11 y a là, enfin, une longue nomenclature d’hommes distingués qui sont nés à Genève ou qui y ont résidé, et cpii, par leur enseignement verbal ou par leurs écrits, ont ajouté un nouveau rayon à l’auréole de cette ville.
Ils sont tous très-connus à une lointaine distance du petit coin de terre où ils ont poursuivi leurs travaux, mais je ne puis résister au désir de les citer.
C’est, dans la théologie : Turretini, Diodati, Vernet, Pictet; dans la philologie : Isaac Casaubon, que Scaliger appelait le Phénix des beaux esprits, et l’orientaliste Humbert; dans la médecine : Turque! de Mayerne, Daniel, Leclerc, Manget, Tronchin, qui à ses