‹ Voyage en SuisseChapitre 29 sur 200 · CHAPITRE PEUX! K MF · texte numérisé non relu

CHAPITRE PEUX! K MF

l’audace, ce malheureux Espagnol, de constater plusieurs graves erreurs dans le livre de Y Institution chrétienne, l’œuvre favorite de Calvin, et la témérité d’envoyer cette critique à Calvin luimême. Celle fois, ce n’était plus seulement l’orgueil du réformateur qui se trouvait offensé, c’était la vanité de l’écrivain. Calvin, furieux, écrivit à son ami Farel qu’à tout prix il se vengerait de cet infâme pamphlétaire, de cet une, de cet animal immonde, de ce rebut d'une étable puante; car telles étaient ses expressions habituelles quand il parlait d’un de ses antagonistes, et, lorsque le dard empoisonné de la haine lui était ainsi entré dans la po t rine , il ne pouvait Feu arracher. Pour accomplir ses projets, en vint, lui, le persécuteur du catholicisme, à chercher un aux liai re dans le catholicisme. Il adressa à l’archevêque de Lyon le traité dans lequel Servet attaquait le dogme de la Trinité; le prélat fit arrêter en Dauphiné l’auteur de cette œuvre hérétique. Servet réussit à s’échapper de sa prison; il espérait se réfugier en Italie, et il eut le malheur de passer par Genève; à peine était-il arrivé dans cette ville, que Calvin le faisait incarcérer, puis bientôt après juger par un tribunal servile et condamner à être brûlé vif! Ni ses prières, ni ses larmes, ne purent fléchir la rage sanguinaire de son ennemi. Le 27 octobre 1555, il fut conduit au supplice; il avait alors quarante-quatre ans. Son bûcher avait été, peut-être parmi raffinement de cruauté, formé de branches d’arbres humides, et pendant plus de deux heures il resta vivant encore au milieu des flammes : « Oh ! Dieu! s’écriait-il dans ses tortures, avec les cent pièces d’or et la valeur du collier d’or que l’on m’a pris quand on m’a fait prisonnier, ne pourrait-on au moins acheter du bois meilleur pour me brûler plus vite? »

En ordonnant ces arrêts de proscription contre les catholiques et ces sentences de mort contre ceux qui insultaient sa majesté, Calvin accusait d’intolérance le catholicisme; il l’accusait aussi de mensonge, et, un jour, il eut la lion te d’échouer publiquement dans une de ses tentatives d’imposture. Le fait a été, bien en-

tendu, démenti par ses sectateurs; mais il est attesté par plusieurs écrivains dignes de foi, et, pour en donner une juste idée, nous ne pouvons mieux faire que de reproduire le naïf récit de Boisée, qui vivait à Genève dans le même temps que Calvin, et qui fut même, pendant quelques années, son ami :

« Je ne puis, dit Boisée, ni ne dois laisser passer en silence la ruse et piperie de laquelle Calvin usa, voulant ressusciter l’homme d’Autun appelé Brullé, pour se faire estimer saint homme et glorieux prophète de Dieu, opérateur de miracles. Le fait fut tel : cet. homme était venu à Genève pour la religion, et avait indigence de biens temporels, tant que lui et sa femme s’étaient recommandés à Calvin pour être participants de la bourse des pauvres et de leurs aumônes, auxquels ledit Calvin promit secours de biens et autres faveurs, s’ils voulaient lui servir fidèlement et secrètement en ce qu’il leur dirait, ce qu’ils promirent; et, selon que icelui Calvin les avait instruits, le pauvre Brullé contrefit le malade et se mit au lit,

« 11 fut recommandé au prêche qu’on priât pour lui et qu’il fut secouru d’aumônes. Tôt après, il contrefit le mort; de quoi Calvin secrètement averti, et comme celui qui en était ignorant, s’en alla promener, accompagné selon sa coutume d’un grand troupeau de ses dévots et amis plus intimes, sans lesquels il ne s’acheminait guère hors de son logis. Entendant donc les, cris et lamentations que faisait la femme, contrefaisant la bien désolée, il demanda ce que c’était et entra en la maison, où il se mit à genoux avec sa troupe et fit oraison à haute voix, priant Dieu de montrer sa puissance et faire ressusciter ce mort, pour donner entendre à tout son peuple sa gloire, et que ledit Calvin était son vrai serviteur à lui agréable et vraiment de lui-même élu. Avant fini son oraison, il vint prendre ledit pauvre homme parla main, lui commandant, de la part de Dieu et de son fils, qu’il se levât et qu’il fît manifestation de la grâce de Dieu; mais par quelque, répétition et haut crier, ces dites paroles par Calvin, le mort ne

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parla ni no remua. Car par le juste jugement de Dieu, qui ne veut ni ne peut approuver le mensonge, ledit contrefaisant le mort mourut pour vrai; ne pour polissement que sa femme lui sut faire, il se remua, ne répondit, ains était tout froid et roide, de quoi étant certaine, sa dite femme commença à braire et hurler à bon escient, criant contre Calvin, et l'appelant pipcur et meurtrier de son mari, déclarant à haute voix le fait comme il était passé. Cette femme, par exhortations ni menaces, ne se voulait taire. »

Calvin mourut à Genève, en 15(34, y laissant l’âpre plante de sa doctrine et le sentiment vivace des haines, et l’on pourrait ajouter l’ombre de sa longue, sèche, sombre figure. Un siècle plus tard, un arrêt des magistrats de Genève défendait sévèrement à tout orfèvre de vendre des croix, des chapelets ou quelque autre symbole religieux, et il était également interdit aux libraires de vendre des livres catholiques.

En 1679, M. de Chauvigny, qui remplissait à Genève les fonctions de résident de France, qui, en outre, était le parent d’un des ministres de Louis XIV, obtint l’autorisation de faire consacrer une chapelle dans sa demeure, et d’y faire dire la messe. Dès l’année 1556, cet office n’avait pas été célébré dans la farouche cité de Calvin.

Les étrangers font en général un tableau peu séduisant de la société de Genève.

Voltaire dit, dans une de ses boutades : « Genève la pédante, où il n’y a que des prédicants, des marchands et des truites. »

Un autre écrivain dit que les Genevois sont des Français gelés.

Rousseau lui-même, qui, après avoir abjuré le protestantisme pour complaire à madame de Warens, abjura le catholicisme pour reconquérir son titre de bourgeois de Genève, Rousseau parle en termes assez aigres du caractère de ses concitoyens.

Calvin a exercé sur cette ville une grande influence, et il faut lui attribuer en grande partie les mornes habitudes, la roideurel la froideur que l’on a reprochées aux Génevois.

De plus, la population de eette ancienne cité féodale et épiscopale se divisa peu à peu en cinq classes, moins éloignées Lune de l’autre que les castes indiennes, mais séparées cependant par de rigoureuses institutions et de sévères coutumes.

Il y avait là les -citoyens, les natifs, les bourgeois, les habitants, et enfin les sujets ou étrangers.

Les citoyens, fils de citoyens et nés dans la ville, pouvaient seuls être investis des premières charges de la magistrature; ils se glorifiaient de leurs titres comme les antiques citoyens de Rome : Ego sum civis rom-amis; et, comme les brahmes, ils siégeaient à la sommité de l’échelle sociale.

Les natifs , issus d’un habitant et nés à Genève, avaient quelques droits de plus que leur père, mais 11e pouvaient être revêtus d’aucune fonction publique.

La qualité de bourgeois était octroyée par l’État ou achetée à certain prix, et se transmettait avec ses prérogatives de père en fils. Le bourgeois avait la faculté de se livrer à toute espèce de commerce, et il était admis dans les conseils de la république; mais il ne pouvait parvenir aux grands emplois réservés exclusivement à l’oligarchie des citovens.

l’arla dénomination d'habitants, 011 désignait les étrangers qui avaient obtenu gratuitement ou acheté la permission de résider à Genève, mais sans y jouir d’aucun privilège.

Ceux qui n’avaient point acquis cette autorisation spéciale pouvaient, par un assentiment tacite des magistrats, rester dans le pays a titre de sujets ou d’étrangeis.

Mais, depuis la fin du siècle dernier, cette étrange organisation d un État républicain a été complètement bouleversée. La Révolution française en a sapé les fondements; les idées démocratiques se sont infiltrées dans la population de Genève, et ont renversé tout cet échafaudage de privilèges de naissance et de prérogatives aristocratiques.

Les rigides lois de Calvin n’ont pas même pu résister à l’action

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