CHAPITRE TROISIÈME
Migration des Anglais. — La diligence de Chamouni. — Entrée en Savoie. — Le mariage de la Savoie et de la France. — Les points de vue de divers côtés. — L’Ane. — Les montagnes. — Le Môle. — La chapelle de Yoirons. — Histoire de Nicolas Fluquet. — La grotte de Balm. — Le lac de Flaine. — Les villes et villages de la vallée. — La voiture de Saint- Martin. — Le gentleman. — Les fleurs des Alpes. — Poésie russe. — Les terreurs du postillon. — Le glacier des Bossons. — Chamouni le soir. — Premier voyage à Chamouni.
— Les hôtels actuels. — Les boutiques. — La roulette. — Les environs. — Le mont Blanc.
— Premiers essais d’ascension. — M. de Saussure. — Jacques Balmat. — Première ascension. — Poésie des montagnes. — Les deux saisons de Chamouni. — Les travaux des hommes et des femmes. — Humilité des habitants.
lin de nos humoristiques écrivains a dit : « Je ferais volontiers un 'voyage en Angleterre, si je n’avais peur d’y trouver trop d’Anglais. » En été, cette crainte devrait l’empêcher de voyager non pas dans la grande ile britannique, mais dans plusieurs pays du continent. En été, je suis convaincu qu’il n’y a plus d’Anglais en Angleterre. Si jamais nous voulons réellement faire la Conquête de ce royaume, il n’y a pas besoin d’armer tant de frégates, tant de canonnières et de bateaux à transport. Il suffit d’attendre sournoisement le mois de juillet et de débarquer alors sur la côte une compagnie d’infanterie, avec un préfet et un receveur général des finances. Elle pourra s’en aller tranquillement prendre possession de Londres et y installer nos deux fonctionnaires.
A cette époque de l’année, les Anglais sont saisis d’une ardeur de migration à laquelle ils ne peuvent résister. Comme les nuées de pigeons que l’on voit s’abattre dans les plaines de l’Amérique du Nord, comme les myriades de cailles qui, à certains jours, mettent en émoi toute la population de l’ile de Helgoland, des légions de familles anglaises désertent à la fois leur foyer natal et abordent sur la terre de France et de Belgique. Les rues de Bruxelles et de Paris en sont inondées. Les maîtres d’hôtels, les cafetiers, les marchands, se tiennent à l’affût de cette colonie nomade et s’efforcent à qui mieux mieux d’en tirer au moins quelques plumes. De là les Anglais se répandent de côté et d’autre, sur les rives de la Moselle, dans les pittoresques vallons du Rhin, et surtout en Suisse.
A voir de quelle façon ils entrent dans ce pays, visitant d’un air superbe ses principaux sites et ses monuments, donnant leurs ordres dans les auberges, encombrant de leurs bagages les bateaux à vapeur et les wagons de chemins de fer, il semble que la Suisse leur appartient, qu’ils y reviennent comme des propriétaires, attendus chaque année par leurs valets et leurs fermiers.
Qui sait? Peut-çjre qu’en réalité la Suisse leur appartient. Peulêtre que, par un accord tacite, les membres de la diète helvétique, les conseils des différents cantons, les bourgmestres et les landamann ne sont que les fondés de pouvoir de la nation britannique, administrant pour elle cette belle contrée, et lui rendant secrètement compte de leur gestion.
S’il en est ainsi, nous ne devons pas être surpris de la part qu’ils ont prise dans les diverses affaires de la Suisse, des encouragements qu’ils ont donnés à la singulière colère de Genève, quand nous avons annexé à la France le Chablais et le Faucignv, et nous devons nous estimer heureux qu’ils veuillent bien tolérer nos voyages dans cette région qui est leur domaine.
Fn vertu de cette bénigne tolérance, j’ai pu retenir une place
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(il
de coupé dans l'une des deux vastes voitures qui, chaque matin, partent de Genève pour Chamouni. Ces voitures étaient remplies d’Anglais. En me voyant seul, chétif, au milieu de cette nombreuse cohorte, il me semblait que j’étais comme un pauvre étranger sans défense en pays ennemi. Ces vaillants citoyens de l’empire britannique pouvaient bien me faire la guerre pour la fameuse réclamation du bon docteur Pritchard, pour les mariages espagnols, pour les déceptions de la noble Angleterre dans la campagne de Crimée, pour l’armement de Cherbourg, pour l'annexion de la Savoie, enfin pour une foule de griefs enracinés dans les souvenirs diplomatiques de lord Palmerston et dans les rancunes de tout véritable Anglais. Que si seulement un de ces fiers touristes s’avisait de me provoquer à une boxe pour l’honneur national, j’étais humblement obligé de reconnaître en moimème que mes faibles poignets ne pourraient soutenir une telle lutte.
Par bonheur, en tournant mes regards vers notre conducteur, l’idée nie vint que j’aurais en lui un auxiliaire, car il me témoignait une complaisance particulière, ce bon conducteur, en même temps qu’il semblait fort impatienté du ton impérieux de quelques-uns de nos Anglais, des exigences de quelques autres pour leurs coffres et leurs valises. Par un surcroît de bonheur, je vis monter à côté de moi dans le coupé deux hommes qui, à en juger par leur costume et leur physionomie, ne devaient point appartenir à la race britannique. C’étaient deux de mes nouveaux compatriotes, deux Savoisiens, un propriétaire de Cluse et un percepteur de Bonneville. Cette fois j’avais de suffisantes égides. L’intérieur et la banquette de la diligence étaient occupés par les fils d’Albion, mais le siège du conducteur et le coupé appartenaient à la France.
La caravane est installée; la voilure part triomphalement, comme doit partir une belle voiture, élégamment attelée, qui d’un seul coup emmène vingt voyageurs. Inc demi-heure après,
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nous arrivions au village de Chêne, à la limite du canton de Genève. À quelques pas de là est une petite rivière et de l'autre côté de cette rivière est la Savoie.
Je n’avais pas encore vu notre nouvelle conquête, et je dois dire qu’au premier aspect elle 11e m’a point paru bien séduisante. De la frontière helvétique à celle frontière du Faucigny, la transition, il faut l’avouer, est un peu brusque et le contraste un peu rude. Dans l’espace d’une demi-heure nous avons passé par un des plus élégants quartiers de Genève, puis par une riante campagne, entre une double rangée de jardins fleuris et d habitations aristocratiques. Chêne, que nous venons de traverser, est un riche et industrieux village qui, au temps de notre premier Empire, était un de nos chefs-lieux de canton, qui depuis cette époque n’a fait que s’agrandir. Et devant nous est Maillesulaz, misérable hameau; des maisons grossièrement bâties avec du plâtre et des poutrelles, des cabanes délabrées, des haillons suspendus aux portes et aux fenêtres, des enfants à moitié nus qui viennent implorer notre charité d’une voix suppliante, en nous tendant leurs petites mains amaigries, des vieillards qui d’un ton plus dolent sollicitent la même aumône, et des goitreux qui désirent nous émouvoir par leurs difformités.
Mes deux compagnons de voyage remarquent l’impression que j’éprouvais à ce premier spectacle de leur pays natal, et le propriétaire de Cluse me dit : « Vous voyez la condition que notre gouvernement nous a faite. Nos rois depuis longtemps se sont détournés du berceau de leur dynastie. Ils ont embelli Turin. Ils ont tenté d’agrandir leur pouvoir d’un autre côté, et la pauvre Savoie a été fort maltraitée. On ne s’est souvenu d’elle que pour lui demander de rigoureux impôts, et l’on n’a rien fait pour améliorer sa position matérielle. Ce 11’est pas sans raison que nous nous sommes réjouis d’être réunis à la France. Nous savons que hi franco est une grande et libérale puissance. Nous espérons quelle dirigera vers nous sa vivifiante action, qu’elle nous fera
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des roules, des canaux, des chemins de fer peut-être, qu’elle relèvera nos édifices publics qui tombent en ruine, et reconstituera nos écoles. Nous avons confiance en elle, et nous sommes fiers d’arborer son drapeau. »
En écoutant ces paroles prononcées avec une naïve franchise, je songeais à ces mariages qui s’accomplissent parfois entre une pauvre, honnête ouvrière et un riche patricien. La Savoie me représentait l’humble fiancée qui n’a pour tout bien que sa vertu et sa beauté, et notre pays de France, le galant époux qui doit lui donner une magnifique corbeille, des fermes et des châteaux.
J’espère que nous n’aurons qu’à nous réjouir de cette union si subitement accomplie, malgré les colères de la Suisse, l’hostilité de l’Angleterre et le mauvais vouloir de l’Allemagne. Mais ceux-là se trompent qui croient à la prompte, intime association de divers Etats unis l’un à l’autre par la puissance du glaive, ou par un traité de paix ; et ceux qui en ce moment proclament avec tant d’ardeur f unification de l’Italie éprouveront dans la joie de leur rêve plus d’une déception. 11 a fallu des siècles et la sagesse des plus grands ministres pour assimiler peu à peu au cœur de la France ses différentes conquêtes, pour fonder l’unité de notre monarchie. Maintenant encore la Bretagne, l’Alsace, la Navarre, conservent un caractère distinct. La Lorraine et la Bourgogne se souviennent de leurs anciens ducs, et longtemps après la victorieuse entrée des troupes de Louis N1V à Bêle et à Besançon, des Francs-Comtois se faisaient ensevelir la face contre terre, afin de protester jusqu’après leur mort contre la domination de l’é- (ranger.
Si notre épousée savoisienne n’est pas riche, en revanche elle est belle, réellement très-belle, et plus d’un artiste et plus d’un poète la préféreraient à de grosses cités gonflées de marchandises et bourrées de sacs d’écus.
De Genève à Chainouni, on compte environ dix-huit lieues, el,
le long de cet espace, à chaque instant on est surpris par un nouveau point de vue. C’est d’abord le mont Salèvc, dont on distingue très-nettement à quelque distance de Genève les crêtes les plus saillantes et les faces de rocs perpendiculaires. C’est le mont Blanc, qui apparaît à l’horizon dans sa sublime majesté. C’est la vallée de l’Arve, qui se déroule en différents contours jusqu’au delà de Chamouni. Elle n’a point la teinte brillante ni la transparence des eaux de la Suisse et du Tyrol, cette rivière savoisienne qui descend du col de Balme. Elle est chargée de graviers ou de molécules d’une terre crayeuse qui lui donnent une couleur blanchâtre. L’Àrveiron, le Bonnant, le Giffre, et les autres ruisseaux qui s’épanchent dans son lit, y portent également du sable et du limon, et, à voir cette rivière courir impétueusement vers le bassin du Rhône, on dirait qu’elle a hâte de se purifier dans ce fleuve, comme il s’est lui-même purifié dans le lac de Genève. Chacun sait que le Rhône entre dans ce lac avec une teinte jaunâtre et en sort avec un éclat lumineux comme une flèche d’acier : « Arrow Rhon, » dit Bvron. Un écrivain compare cette transformation à celle des âmes décrite dans les harmonieux vers de Dante. Le Léman est le purgatoire de ce 11 cuve chargé de matières impures.
Délia santissinia onda Iiifalto si, couie piante novelle Rinnovellate di novella fronda Puro e disposlo a salire aile stelle.
Si terne que soit la rivière de l’Arve, elle offre aux regards, par la variété de ses mouvements et la diversité de ses circuits, plus d’un aspect agréable. Tantôt elle est comprimée entre des rochers, où elle bondit comme un coursier irrité du frein qui subjugue son ardeur; tantôt elle coule indolemment dans un large bassin; tantôt elle se répand dans une vaste prairie, enlace des îles verdoyantes, arrose des massifs d’arbres fruitiers; tantôt, enfin,
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elle se resserre sous les arches d’un pont, et semble reconnaître docilement la puissance de l’homme. Çà et là, connue le Mississipi, elle dépose sur ses rives un limon qui peu à peu élargit le champ de l'agriculteur; çà et là aussi, quelquefois comme le lilione, la Loue, la Kintzig et tant d’autres méchantes eaux, elle s’élance furieusement hors de son lit, dévaste les campagnes, appauvrit et épouvante les communautés de laboureurs. 11 y a longtemps qu’on pense à entraver ses funestes débordements. Les Savoisiens espèrent à présent que la France leur fera des digues salutaires.
La route qui traverse cette vallée doit être aussi sur certains points tres-améliorée, et sur d’autres complètement reformée. La diligence qui part le matin de Genève avec un vigoureux attelage n’arrive que le soir à Chamouni : un temps viendra où l’on fera aisément ce trajet en moins de six heures. Mais, en abrégeant la durée de ce vovage, les ingénieurs diminueront nécessairement l’idéale jouissance du voyageur.
Telle qu’elle est, cette route, dans son tracé un peu primitif, dans ses brusques circuits et ses pentes rapides, je voudrais la revoir. Le temps ne parait pas long, quand on n’est point tenu de se rendre en toute hâte d’un lieu à un autre comme un agent de commerce ou un courrier de cabinet, quand on parcourt une contrée vraiment pittoresque. Cette vallée de l’Arve est connue un beau livre d’images dont on se plaît à voir chaque feuillet et qu’on désire contempler à loisir, images riantes et gracieuses, images superbes et grandioses, les plus grandioses de l’Europe. Ici, de Irais vallons où s’épanouissent dans les champs de blé le bluct et le coquelicot; là, de longues avenues d’aunes, de hêtres, de noyers, ou de mystérieuses forêts de sapins; puis, de tous côtés, les collines revêtues d’une abondante végétation et des montagnes gigantesques : le Brezon, le Môle, les Voirons, l’aiguille Yarcns; pareille à une des pyramides de l’Egypte; plus loin, le Buet et les autres cimes aériennes couvertes de neiges éternelles.
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VOYAGE EjN SUISSE.
Ces montagnes étonnent les regards par la variété de leurs formes et de leurs couleurs. On y voit de larges bandes de matière calcaire qui aux rayons du soleil reluisent comme des façades nouvellement blanchies, des pointes de rocs qui par leur escarpement défient le chasseur de chamois le plus agile, des masses de pierres arrondies comme des tours, taillées à angle droit comme des bastions, ou fendues de distance en distance comme des créneaux, des échancrures produites par d’orageux ébouleinents, et enfin des zones de verdure.
Sur le Môle, il y a de vastes pâturages où les femmes du village voisin conduisent au printemps leurs bestiaux, comme les sennerines du Tvrol et de la Stvrie. Ces femmes habitent de mi-
sérables cabanes en pierres sèches et en bois, sans cheminées, et elles restent là tout l’été, très-solitaires et très-occupées, car elles doivent non-seulement garder leurs troupeaux, traire leurs vaches, faire du beurre et du fromage; il faut qu’elles fassent, en outre, leur provision de combustible, et, ce qui est plus pénible, leur provision d’eau : les sources les plus rapprochées sont à une lieue de distance des pâturages. Dans les temps ordinaii\ s, la rosée du matin suffit pour désaltérer les bestiaux, et l’on dit même que les vaches soumises à ce régime donnent un lait meilleur. Mais, dans les temps de sécheresse, il huit bien les conduire à l’abreuvoir, ou aller chercher les seaux d’eau nécessaires pour apaiser leur soif, et c’est une rude tâche.
Ce sont les femmes aussi qui le plus souvent vont faucher l’herbe touffue des enclos réservés, et cueillir celle qui pousse dans des fissures de rochers, ou sur des pointes escarpées que les bestiaux ne peuvent atteindre. Cette herbe est amoncelée sur le sol, en forme de meules, comme celles qu’on voit en automne dans plusieurs de nos provinces. Quand l’hiver est venu, quand la neige aplanit les aspérités du terrain, ceux à qui cette récolte de loin appartient vont la chercher. Ils la lient dans des filets et la font rouler au bas de la montagne.