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CHAPITRE TROISIÈME

Malgré l’activité et la vigilance des bergères du Mole, souvent elles ont à déplorer des accidents qui, dans leur chétive fortune,

sont de vrais désastres. Souvent il éclate sur cette montagne des coups de vent subits, impétueux, irrésistibles. Les vaches qui, par malheur, paissent alors sur la lisière d’un roc, sur la pente d’un précipice, sont enlevées par 1 ouragan et jetées dans l’abîme.

Sur un des pics de ce même Mole, on voit encore les ruines d’un ancien château dont la chronique se lie à notre histoire de France. Là résidaient jadis les barons de Faucignv. Au treizième siècle, il ne restait de cette ancienne maison qu’une fille nommée Béatrice. Elle épousa le dauphin de Vienne et lui transféra par ce mariage tous ses droits sur les domaines dont elle avait hérité. Des

discussions de famille l’ayant irritée, elle se retira chez son cousin Amédée de Savoie, surnommé le Grand, et lui légua en mourant tous ses domaines. De là une longue guerre entre la maison de Savoie et celle du Dauphin, jusqu’à ce qu’enfin Humbert 11, découragé, abattu par la mort de son fils, abandonnât sa principauté à Philippe de Valois. La paix se fit à la condition que la France garderait le Dauphiné, et que la Savoie entrerait en possession des domaines de Béatrice.

Sur les pentes des Voirons s’étendent, comme sur le Môle, des pâturages considérables, des forêts et même des champs de céréales. Longtemps on a vu des pèlerins gravir pieusement la sommité de cette montagne qui s’élève à cinq mille cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Il y avait là une chapelle consar crée à une madone très-vénérée dans le pays. On l’appelait Notre- Dame des Voirons. Près de celte chapelle, il y avait un couvent de bénédictins. Sur cette cime solitaire, aride et couverte de neige une grande partie de l’année, les pauvres religieux vivaient d’une vie de souffrances et de privations. Dans l’austérité du régime de la communauté, dans la rigueur des longs hivers, ils contractaient pour la plupart des maladies incurables. Mais ils s’encourageaient

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l’un l’autre à souffrir avec une placide résignation, en se disant que dans un autre inonde ils seraient récompensés de leur dévoilement au culte de la Vierge. Un jour, un incendie éclata dans leur habitation et la détruisit en entier, à l’exception d’une voûte en pierre. Les religieux demeurèrent encore deux ans sous cette voûte ouverte à la pluie, à la neige, à tous les vents. Enfin, connue ils ne pouvaient reconstruire leur cloître, lévèque lit transporter à Annecy la madone que ces fidèles gardiens ne voulaient point abandonner, et ils la suivirent dans cette ville.

Cette Vierge des Voirons était la patronne du pâtre et du chasseur, et sa chapelle était remplie d'ex-voto offerts par un grand nombre de braves gens de la contrée, qu’elle avait détournés des précipices ou protégés contre les avalanches.

Un jour, deux enfants du village de Cranve, en jouant et en courant l’un après l’autre sur les pentes de la montagne, Unirent par s’égarer. La nuit vint, une froide nuit de novembre; le ciel était sombre, la terre couverte de neige. Devant les pauvres étourdis, pas la moindre trace de chemin, et ils étaient accablés de fatigue. Cependant leur père et leur mère, ne les voyant pas revenir, les appellent avec inquiétude, puis regardent de tous côtés, puis attendent encore avec un vif battement de cœur, puis enfin vont les chercher. Avec quelques charitables voisins qui s’associent à leurs anxiétés, avec des clochettes et des torches de résine, ils gravissent les crêtes des Voirons, ils crient à haute voix, ils font résonner dans le silence de la nuit ces clochettes argentines des troupeaux, qu’on entend de si loin. Enfin, après avoir longtemps erré dans différentes directions avec une anxiété et une douleur qui, à tout instant, ne faisaient que s’accroître, ils trouvent les deux enfants couchés dans un étroit ravin, sur la lisière d’un roc taillé à pic. L’aîné avait ôté sa veste pour en revêtir son petit frère et le tenait serré dans ses bras pour le mieux réchauffer. Tous deux dormaient; mais au moindre mouvement ils étaient exposés à rouler dans le précipice. Ceux qui les découvrirent dans cette

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