CHAPITRE TROISIÈME
effroyable situation ne doutèrent pas que Notre-Dame des Voirons ne les eût elle-même arrêtés au bord de l'abîme, et se firent un religieux devoir de suspendre aux murs de sa chapelle un nouvel ex-voto.
A quelques lieues de là, dans le village d’ Arrache, il existe un autre monument de la piété d’un Savoisien. Au seizième siècle, un enfant de ce village, nommé Nicolas Fluquet, disait adieu à son humble cabane, à ses pauvres parents, et se mettait en route pour aller chercher fortune en pays étranger. 11 n’avait pour tout bien qu’une marmotte que son père avait prise l’hiver dans une des grottes de la montagne. Mais il était doué d’une aimable physionomie, d’une honnête et intelligente nature, et sa mère lui avait souvent dit que le bon Dieu n’abandonne point ceux qui restent fidèles à ses commandements. Il partait avec cette confiance, avec la gaieté de son jeune âge, chantant et dansant, et faisant sauter sa pelile compagne pour les gens charitables qui lui donnaient un morceau de pain dans le jour ou un asile dans la soirée. Il traversa ainsi toute la Suisse, plusieurs États de F Allemagne, et, de village en village, de cité en cité, il alla jusqu’à Vienne. Un beau matin, dans cetle capitale de l’Autriche, il s’arrêta par hasard devant la maison d’un bon bourgeois qui était alors assis à sa fenêtre, et qui, après avoir regardé un instant le gentil voyageur, appela sa femme et sa fille, qui n’était encore qu’un enfant. Tous trois furent charmés du spectacle inattendu que leur offrait le riant Savoisien, de la grâce de ses mouvements et de la mélodie de sa voix. La jeune fille surtout était ravie de le voir et de l’entendre; et soudain elle s’écria qu’elle voulait le voir de plus près et faire elle-même sauter sa marmotte. Nicolas fut invité à entrer dans la maison, et il resta. 11 devint le compagnon de la petite Lucy, il courait avec elle dans le jardin, il lui enseignait la danse rustique de ses montagnes, et quelquefois il lui faisait de merveilleux récits des glaciers de la Savoie et des terribles animaux qu’on voyait roder l’hiver dans les neiges. Des parents de Lucy
étaient riches, déjà un peu vieux, sensibles et confiants. Peu à peu ils s’attachèrent à ce pauvre émigrant que la Providence semblait elle-même avoir envoyé pour occuper leur charité et leur donner un intérêt de plus dans la vie, par l’accomplissement d’une bonne œuvre et la jouissance d’une nouvelle affection. Ils avaient souvent regretté de n’avoir pas de fils, ils en vinrent à traiter cet enfant de la Savoie comme un fils. Ils lui donnèrent des maîtres comme à leur propre fille, et se réjouirent de voir ses facultés intellectuelles se développer avec les qualités de son cœur. Nicolas et Lucy grandirent ainsi l’un à côté de l’autre, et ils s’aimèrent purement, sincèrement, et un jour vint où ils furent unis dans la cathédrale de Saint-Etienne. L’été suivant, Nicolas conduisait avec bonheur sa belle jeune femme dans son village d’Arrache, et près de la chétive cabane où il était né, il construisit une église.
J’ai toujours eu une vive prédilection pour les légendes populaires. Si, comme on l’a dit, les proverbes sont la sagesse des nations, les légendes en sont la poésie. Jeune, je me suis plu à recueillir les légendes de ma province natale, puis celles d’Allemagne, de Suède, de Russie, et des autres pays que je parcourais. Maintenant je recherche celles de la Suisse, et il en est une encore dans
la vallée de l’Arve que je dois citer.
Au milieu d’un roc escarpé, à plus de deux cents mètres audessus de la rivière, on voit une arche de dix pieds de hauteur et de vingt pieds de largeur. C’est l’ouverture d’une grotte qu’on appelle la grotte de Balme. Elle n’offre point aux regards de ceux qui la visitent le merveilleux spectacle des pilastres, des lacs, des voûtes scintillantes que l’on admire dans le dédale de l’Adlesberg en Illyrie, ni même, de l’aveu de M. de Saussure, le phénomène de la grotte d’Osselle en Franche-Comté. Mais elle s’étend dans la cavité de la montagne sur un espace de plus de dix-huit cents pieds. Elle se divise en plusieurs galeries ornées de stalactites parsemées de pétrifications, et au centre de ces galeries est un puits