‹ Voyage en SuisseChapitre 34 sur 200 · CH A PITRE TROIS I K ME · texte numérisé non relu

CH A PITRE TROIS I K ME

profond. Los habitants do la vallée disent que les fées ont fait cette retraite mystérieuse, taillé ses colonnes et creusé son puits. On disait aussi jadis que ce puits renfermait des trésors. Quelques hardis paysans essayèrent un jour d’y descendre et racontèrent qu’au moment ou ils croyaient atteindre, leur but ils avaient vu se lever du sein de l'abîme un énorme bouc noir armé de deux cornes monstrueuses. D’autres y revinrent avec des scapulaires, des croix, des cierges bénits, et le bouc avait disparu, mais ils ne trouvèrent au fond de ce magique souterrain que quelques ossements de chamois.

Près de là, dans un étroit vallon, est le lac de Flaine, un délicieux petit lac alimenté par une source limpide qui s’échappe en gazouillant de son lit de mousse, un gazon vert et parsemé de Heurs sur les bords de l’onde argentine, de grands bois de chênes tout autour, l’ombre et le silence, le charme d’une riante et paisible retraite. Si les fées habitent cette contrée, ce n’est point dans les ténébreuses galeries de la grotte de Balme qu’elles doivent se complaire; c’est dans la fraîche enceinte du lac de Flaine. Et n’est-ce pas une écharpe de fée que cette cascade d’Arpenaz que l’on voit briller à la cime d'un roc élevé, qui se balance dans les airs comme une gaze légère, s’imprègne de divers rayons de lumière comme un arc-en-ciel, et dans sa chute impétueuse rejaillit et scintille comme une poudre de diamants.

Dans cette vallée de l’Arve, à laquelle la nature a donné une singulière et imposante beauté, l’homme a fait aussi son œuvre; il a construit quelques jolis villages: Anemasse, Xangy, Contamine, Maglans, Chede, Servoz, et quelques autres petites villes agréables : Bonneville, chef-lieu d’une sous-préfecture; Sallenches, par où l’on passe pour entrer dans les gorges sauvages de Saint-Gervais; Cluse, dont le nom indique la situation. Comme notre Cluse bâtie au pied du fort du Joux, c’est une clôture dans la vallée, une porte étroite dans un défilé.

Des habitants de ces villages et de ces villes sont pour la plupart

occupés de travaux agricoles. Cependant il y a là aussi quelques entreprises industrielles, notamment des fabriques d’horlogerie, et,, dans la plupart des chalets et des hameaux dispersés sur les flancs et les crêtes des montagnes, des familles d’ouvriers sont toute l’année employées à tailler des rouages, à ciseler des boites, à émailler des cadrans. Mais du haut de ces mêmes montagnes descendent en hiver les avalanches qui dévastent les champs et les bois, et au printemps les torrents impétueux qui se joignent à l’Arve et le font déborder. Sur ces mêmes montagnes, il se forme dans des terrains ardoisiers des amas d’eaux qui se grossissent peu à peu, puis minent et brisent les frêles parois qui les entourent, et tout à coup se précipitent hors de leur bassin avec une violence terrible. Ce n’est pas de l’eau pure, mais une espèce de boue liquide, mêlée d’ardoises décomposées et de fragments de rochers.

« La force impulsive de celte bouillie dense et visqueuse, dit M. de Saussure, est incompréhensible. Elle entraîne des rochers, renverse les édifices qui se trouvent sur son passage, déracine les plus grands arbres et désole les campagnes en creusant de profonds ravins et en couvrant les terres d’une épaisseur considérable de limon, de graviers et de fragments de rocs. »

Le fléau de ces Ilots bourbeux et des inondations de l’Arve suffit pour plonger dans la misère un grand nombre de gens qui, par le produit de leurs champs ou par les bénéfices de leur labeur industriel, jouissaient d’une honnête aisance. À tout instant, dans cette vallée qui attire chaque année tant de joyeux touristes, je vois apparaître la pâle pauvreté; à tout instant, en regardant les maigres et débiles enfants qui nous tendent une main suppliante, je me rappelle le touchant poème de Guiraud : « Pauvre petit, pars pour la France. »

Mais a présent la 1 rance vient a eux, j’espère qu elle diminuera la cause de leur misère.

La grande route de Genève s’arrête au hameau de Saint-Martin. De là à Chamouni le chemin est si raboteux et si étroit, que les

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